jeudi 29 septembre 2011

Dominique Liquois, Objets mimétiques

Texte paru dans le catalogue de l'exposition de Dominique Liquois, Conflicto Barroco, Centre d'art contemporain Camille Lambert, Juvisy-sur-Orge, septembre 2011


L’œuvre de Dominique Liquois est absolument picturale. Elle traite de la surface et de ses extensions, organise une construction du plan du tableau par emboîtement de formes et de fragments. Travaillant un espace singulier, elle insuffle à la peinture abstraite un certain degré d’humour. L’artiste associe en effet un vocabulaire d’inspiration moderniste de formes géométriques et biomorphiques aux couleurs très vives, à des tissus bariolés et motifs venus d’ailleurs. De trois années vécues au Mexique au début des années 1980, durant lesquelles elle fut active au sein d’un collectif d’artistes réalisant des performances, avec des personnes telles que María Guerra, elle conserve avant tout des couleurs et des motifs. De fait, certains tableaux rappellent les surfaces d’objets votifs, dont elle déplace et transforme la valeur symbolique pour mieux nous situer au cœur de la vision. De cette peinture, on peut dire mais ce serait l’appauvrir, qu’elle associe une culture sud-américaine et une culture européenne, une peinture moderniste et une peinture populaire. Elle charrie des images, des décors. Elle est mélangée et impure, au sens où « être impur c’est politique », selon Shirley Jaffe[1]. C’est politique car l’impureté nous plonge au cœur du monde et de ses images. Dominique Liquois vient de la performance et ne craint pas d’adjoindre à ses œuvres une dimension de présence toute primitive.
Ainsi dans L’œil du temps (2009), une toile de format carré, dans laquelle elle inscrit quatre triangles bleus formant des hélices, puis des demi-cercles concentriques inégaux de couleurs et de motifs différents qui occupent la totalité du tableau. Depuis ses bords vers son centre, elle couvre l’espace par aplats, par rayures, puis elle coud des pétales rouges à motifs noirs sur lesquels les rayures viennent s’imprimer, et déborder. Au centre, un cercle de tissu noir un peu brillant entouré de perles rouges, dont il est difficile de dire si c’est un abîme ou une excroissance : un cercle qui est une béance, un œil effrayant peut-être utilisé dans quelque séance de sorcellerie. L’œil du temps, titre qu’elle choisit pour ce tableau, propose autant d’hélices et de cercles à partir desquels tous les mouvements et directions convergent. Vers un œil à propos duquel elle écrit, dans un texte concernant l’œuvre Bad Stream : « le motif de l’œil, qui possède une signification traditionnelle précise, ajoute une charge ethnique et concrète que vient contrebalancer la géométrisation de l'espace pictural qui lui fait pendant[2] ». Références et significations s’ajoutent, se heurtent, se troublent. Dans une autre toile intitulée Jouer, elle choisit un format tout en hauteur, en verticalité. Jouer c’est défier les règles du tableau pour l’élancer vers le haut. Ou bien vers le bas. Chez cette artiste, le tissu devient un point de départ pour toutes sortes de propositions relevant de l’univers du jeu : déformer, détendre, faire grossir ou faire pendre la toile par adjonction d’éléments cousus, ou encore l’affubler de petites perles de rideaux dignes de ceux de nos grands-mères, inscrites au sein de trames irrégulières. Des boudins, des piques, des éléments de toutes couleurs s’y agrègent. Dans cette peinture à grelots s’agencent des pans colorés, des motifs dentelés, des dessins comme tout droit sortis d’un comics mais aussi de simples recouvrements de couleur qui modifient une teinte. Cette œuvre évoque une architecture complexe et bigarrée, tout en strates de constructions différentes, volutes, grilles et chapiteaux sans fin.
Tous ces éléments composent le travail de Dominique Liquois. Une peinture qui traite de surface, de couleur mais aussi de toutes les images qui peuvent l’emplir et la nourrir. Une peinture qui est vision imparfaite et contrastée, miroir du monde.
Réseaux, trames, motifs : pour une lecture multiple
Les œuvres de Dominique Liquois sont travaillées dans la durée, dans le temps. Elle portent la marque des décisions et passages successifs de la couleur, puis des adjonctions patientes de tissus. Regarder passer le temps, 2008, a été travaillé dans l’atelier d’Éric Seydoux. À partir d’une trame sérigraphiée unique, l’artiste ajoute des ensembles de tissus aux motifs noir et blanc. Les réseaux de lignes de la sérigraphie répondent à ceux composés en lignes cousues, dans les plis ou articulations desquels semblent avoir été apposés d’autres yeux. Cette série d’originaux multiples est composée d’autant de propositions que de réalisations différentes. Dans ces œuvres, la superposition des strates joue chaque fois une nouvelle partie et invite à une autre lecture, impliquant un nouveau rapport au temps.
Ce thème revient sans cesse dans son travail. L’horizontalité des lignes de Traiter le temps, 2008, invite à une lecture cursive. Comme souvent, le caractère magistral d’un grand tableau horizontal se trouve contrebalancé par un basculement du regard, ou par une segmentation ici en trois temps de l’espace pictural. Sur ces lignes elle adjoint un ensemble de cercles colorés, travaillés une fois encore de façon concentrique. Répéter la ligne de manière presque obsessionnelle jusqu’à ce qu’elle devienne ornement, telle semble son anti-méthode. Parfois ces cercles concentriques sont dessinés de façon à évoquer les petits parapluies que l’on met sur les glaces ou les gâteaux. D’autres, de différentes tailles, évoquent les rotoreliefs de Marcel Duchamp. Car cette peinture, qui se situe dans l’immobilité du plan, a non seulement partie liée avec le temps, mais de manière plus étroite encore avec le mouvement. Au centre droit, des excroissances en tissus, dont l’extrémité est ronde, entourées de lignes inégales dessinées en cercles multiples. Dominique Liquois invente une manière nouvelle de jouer le mouvement : par l’association dans le plan de motifs épars comme flottant, qui entrent en tension, en rupture. Transport, une toile plus ancienne (2005), fait intervenir des personnages de jeux vidéos et une silhouette de type animale, tandis que des formes abstraites suggèrent un mouvement tout en déséquilibre, rappelant une machinerie d’un tableau de Fernand Léger qui serait gagnée par une épidémie.
Comme Shirley Jaffe, elle considère que le mouvement peut s’obtenir sans avoir recours à la gestualité. Par un jeu de tension et de mise en relation de formes et de champs colorés. Dans une toile récente intitulée Maria’s revolution (2011), elle reprend de façon magistrale tous ces éléments. Cercles, arcs de cercles, figures biomorphiques, formes rayées et tissus rembourrés aux contours ondulés s’associent dans un vaste mouvement qui tend vers un centre. On retrouve le thème de l’œil, lieu vers lequel tout converge mais aussi à partir duquel tout s’anime et qui génère le mouvement des choses. Cette révolution devient une orchestration d’éléments et de formes de natures et de visées différentes – l’œil, thème à charge ethnique s’associe à un espace abstrait rigoureux, dit-elle –, d’un dynamisme et d’une vivacité explosives qui peuvent évoquer une toile du début du siècle : Udnie (1913), dans laquelle Picabia suggère la déconstruction du mouvement du corps d’une danseuse sur un bateau lors d’un voyage transatlantique. Les éléments d’une vision éclatée y fusionnent au sein d’un même espace. Dans un dynamisme centrifuge, Picabia évoque le mouvement circulaire de la mémoire. La mémoire visuelle, ses associations et ses cercles sont aussi ce qui anime les œuvres de Dominique Liquois.
Baroque, grotesque ?
Le mot « baroque » vient à l’esprit lorsque l’on regarde ses œuvres. Le mot « grotesque » aussi, qui a d’abord été utilisé pour désigner les fresques de la Domus Aurea à Rome : des ornementations peintes se développant par mouvements d’arabesques, motifs enchevêtrés et enroulements de feuillages dans lesquels apparaissent des figures défiant les lois de la pesanteur. L’art dit « grotesque » construit des figures dont le caractère étrange provient de leur absence de poids mais aussi de la mise sur un seul et même plan de tous les éléments. Il crée des êtres hybrides, qui deviennent tels car associant des fragments de natures diverses, figures, végétaux, minéraux, etc. La peinture de Dominique Liquois crée cette forme d’hybridité en agrégeant des éléments qui se « contrebalancent » les uns les autres selon sa propre formule, qui insiste une fois de plus sur la dimension de mouvement présente dans son travail. Elle associe en effet éléments ornementaux et figuratifs – des détails, des sortes de bêtes ou des visions d’architecture.
Hybride, ce travail l’est à plus d’un titre. De ses années de vie au Mexique, l’artiste a gardé une vision de la peinture non orthodoxe. Elle assume le mélange de l’art populaire et des arts dits « majeurs ». Dans ses œuvres récentes, le thème des réseaux est de plus en plus fréquent. Ainsi dans Anticorps (2011), une série très délicate de peintures dans lesquelles des grilles arachnéennes en deux ou trois couleurs viennent prendre à leurs filets des boules ou des boudins de tissus bariolés, qui relient le plus souvent un point du tableau à un autre. Toiles d’araignées ou épidémies, ces œuvres peuvent également être considérées comme des grilles abstraites dont la forme se serait grippée, ou emballée. L’artiste joue chaque fois sur une ambiguïté ou sur une tension entre des pistes de lecture différentes. On retrouve les réseaux des peintures aztèques ou de l’art huichol, d’héritage précolombien. Dans les Yarn paintings, des peintures textiles traditionnelles très colorées, les Indiens pratiquent les Nearika ou motifs sur toiles et objets votifs : des ornements colorés construits par organisation dans un même espace de différentes scènes peintes ou tissées. À la manière des peintures de ces Indiens, elle invente un espace dans lequel tous les fragments se touchent, s’emboîtent. Tout est sur la même surface. Il y a de l’obsession, parfois de la sauvagerie aussi dans ces ornements construits par répétition de lignes. L’artiste trace des contours à l’infini, redessine la forme en la reprenant plusieurs fois, jusqu’à former des motifs comme en résonance ou en écho.
Depuis quelques années, elle va vers le baroque de manière plus libre encore. L’une de ses œuvres récentes (2011) s’intitule Conflicto Barroco. Un conflit ou une tension baroque, tout en verticalité, se traduit dans un dessin en forme de cadavre exquis adjoignant plusieurs strates de dessins : des volutes rouges auxquelles se superposent des lignes de tissus à motifs, se transformant en un réseau de lignes noires plus ordonné se terminant en volutes bleues et formes géométriques. Au sein d’un « conflit baroque », ces éléments contradictoires cohabitent : baroque dans l’expression et l’exaltation du mouvement, dans le jeu des apparences, dans le mélange de natures complexes, contrastées ; mais aussi au sens de règne du trompe-l’œil et jeu des illusions, obsession du décor. L’artiste rejoint également le baroque dans la manière dont elle définit – comme c’est le cas dans le théâtre baroque notamment – des lieux de pensée. Chez elle, ces lieux de pensée sont travaillés en tant que champs de vision, organisation et association de champs colorés. Par adjonction et emboîtement de formes, elle s’intéresse à la manière dont un espace s’organise, à partir d’éléments visuels dont certains sont issus de ses souvenirs. Dans un texte, elle évoque par exemple la vision des motifs géométriques des robes des femmes lorsqu’elle était enfant.
Tous ces éléments, qui nous plongent du côté de la vision plutôt que du visuel, s’y inscrivent dans la surface. Il y est sans cesse question de mouvements et de directions. Mais aussi de réflexion sur la nature de la peinture (mimétique).
De la peinture à l'objet
Si ses formes relèvent du baroque, l’artiste ne verse jamais dans l’exubérance. Elle crée au contraire des œuvres intimistes ; des choses que l’on éprouve de la difficulté à regarder, des boîtes que l’on ose à peine ouvrir, des choses cousues comme des trous béants – l’une de ses peintures s’intitule Le trou-trou, 2009 –, dignes d’instruments de sorcellerie.
Depuis plusieurs années, Dominique Liquois crée des objets à part entière, détachés du tableau. En se situant délibérément du côté de l’objet, elle s’inscrit plus nettement encore dans la direction des objets votifs évoqués plus haut, ou des fétiches. Ses objets parfois violents, presque sauvages – béances, dents, éléments qui pendent – constituent des sortes d’objets transitionnels. Des objets « retrouvés » tels qu’on les considère en psychanalyse, avec lesquels on entretien des relations plus ou moins apaisées. Ces derniers étaient déjà présents dans plusieurs toiles. Ainsi dans Sans titre, 2006, sorte de gastéropode ou de mante religieuse accrochée plutôt qu’inscrite dans la surface du tableau par des ventouses. La toile rembourrée par le tissu devient brillante, turgescente, débordante, jusqu’à devenir un objet étrange. La Goule, 2006, évoque une bête féroce : une béance centrale vient y ravir l’œil, ravir au sens de happer, prendre à ses serres.
Certaines de ces formes réalisées en tissus, donc, sortent littéralement du cadre pour assumer leur nature d’objet. L’artiste ne vise alors jamais la séduction. Ces formes évoquent des organes, des choses qui pendent. Sourire ou Mimetic, objets-sculptures récents, associent également des éléments de nature opposée, hybride. Mimétic est constitué de plusieurs cylindres de tissus blanc sur lesquels est apposé, au sommet, un boudin de céramique rose pâle. Comme un intestin posé là. Marcher est formé de baguettes de tissus. Comme une chose gueulante, effrayante. Trois objets-sculptures appartenant à des époques différentes s’intitulent précisément Des choses (2006, 2008, 2010). De choses, il y en a chaque fois au moins une, la chose ou le monstre entortillé, avec un corps, une queue et des extrémités. Ces choses sont enveloppées, cousues, à la fois hurlantes et bien fermées, à la manière des boîtes qu’elle réalise dans le même temps. Autant d’ingrédients pour l’intime, le plus caché.
Si elle ne s’intéresse guère à l’échelle de l’architecture – plutôt que son échelle, elle emprunte à l’architecture ses images –, Dominique Liquois affirme la nature objectale de la peinture. La dimension très intimiste à laquelle elle nous invite dit toute la richesse et la complexité sur son rapport au monde et à la peinture.
Sa peinture est chose mentale au sens premier du terme. Elle nous fait pénétrer au cœur de processus mentaux de réseaux et d’associations d’idées, d’oppositions et d’apories, de glissements libres d’un élément à un autre. Elle est drôle et audacieuse, voire irrévérencieuse. Dans le monde dans lequel nous vivons, l’impertinence et l’irrévérence sont choses précieuses.
Marion Daniel
Paris, le 29 juillet 2011


[1] Cette remarque est issue d’un entretien mené par l’auteur avec l’artiste en décembre 2010, cité dans « L’abstraction au-delà d’elle-même. Shirley Jaffe, Jonathan Lasker, Philippe Richard et Diana Cooper : L’hétérogène, l’impur, la limite », texte paru dans la revue Esthétiques 2, Philosophique 2011, Annales Littéraires de l'Université de Franche-Comté, mai 2011.
[2] Dominique Liquois, Notice à propos de Bad Stream, 2009 (155 x 155 x 6 cm). Peinture à l'huile et peinture acrylique sur toile, tissu, rembourrage (fibre synthétique), fil.

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