vendredi 31 juillet 2015

Dieter Roth anarchiste ? Plaidoyer pour une pensée du chaos



« A good beginning is an evil end » : « Un bon début est une mauvaise fin[1] ». En écartant d’emblée tout ce qui pourrait ressembler à un bon début, à une « bonne » forme ou à un bon développement, Dieter Roth va à l’encontre des idées reçues. Peintre, dessinateur, sculpteur, créateur d’immenses installations, poète, musicien, l’artiste fut tout cela à la fois ; une façon de ne jamais se laisser enfermer dans un médium. Devant l’impossibilité à produire des formes vraiment neuves, hors du « créneau[2] », Dieter Roth exprime bien souvent son désarroi. Il penche du côté des formes abruptes et simples. C’est ainsi qu’il qualifie ses aphorismes publiés comme des encarts hebdomadaires, « Inserate » ou « Advertisements » (annonces) dans le journal gratuit suisse « Anzeiger Stadt Luzern » entre 1971 et 1972. Évoquant ce projet, à la question posée par Kees Broos : « L’intention était-elle de montrer comment la vie est terne » ? « Non, répond-il, pas comme elle est terne, mais comme elle est non-poétique et non-artistique[3]. » Les supports auxquels il se confronte sont non-poétiques au possible : journaux de petites annonces, pas même amoureuses. Mais le contenu proposé par Roth l’est fortement, puisqu’il s’agit de verser dans cette jungle peu amène des « larmes de mer[4] » (« Tränenmeer »). Ajouter une forme poétique au monde relève d’une entreprise poétique, celle-ci consistant à faire regarder un support très âpre constitué de publicités comme un lieu de langage, voire de trouvailles verbales suivant l’endroit où elles se trouvent et le propos que développe l’artiste à leurs abords. Cela tient aussi parfois de la subversion, Roth allant jusqu’à déranger un lectorat trop docile : certaines « petites annonces » prennent une forme presque agressive. Semaines après semaines entre mars 1971 et septembre 1972 des phrases comme : 
« Une larme est l’équivalent d’un mot gentil », « Les buveurs de larmes vivent dans le jardin », « La crainte du chiffre 13 est quelque chose », « Un Coca-Cola est une pierre et une larme » paraissent sur fond vierge, simplement paraphées D. R. Le journal rompt le contrat de publication après la parution de 114 petites annonces (sur 248), à la suite de plaintes de lecteurs effrayés par ce que certains pensaient être des codes subversifs, d’autres, tout au moins, des annonces qui n’annonçaient rien. « Larmes de mer », ces phrases sont jetées comme des bouteilles à la mer, une sorte d’appel lancé sur un mode souvent sombre. Or que peut attendre de mieux un expéditeur de tels messages, sinon de recevoir une réponse… ? En ceci, quelle que soit la nature de celles-ci, les annonces constituent une véritable réussite.

Aussi subversive soit-elle, cette œuvre relèverait-elle d’une esthétique anarchiste ? En étendant la question, nous pourrions nous demander : que serait une esthétique anarchiste ? L’erreur consisterait à ranger une œuvre derrière une idéologie. Si l’anarchisme en tant que philosophie politique prône avant toute chose l’expression des libertés individuelles et l’absence de système de hiérarchie, Dieter Roth est individualiste, utopiste, dérangeant et dissonant. Lorsqu’il joue de la musique, c’est avec tous les instruments qu’il trouve sans savoir nécessairement en jouer, mais aussi avec des casseroles, en cassant absolument toute idée d’harmonie. Chez lui, il s’agirait de « faire politiquement des œuvres » plutôt que de simplement viser des œuvres politiques[5] : faire politiquement serait assumer pleinement la figure de l’artiste comme figure de liberté. En produisant des œuvres d’emblée vouées à disparaître lorsqu’il introduit des matériaux périssables allant du chocolat au fromage, Dieter Roth se fait subersif. Or en art, rappelle Georges Didi-Huberman, l’esthétique vient en lieu et place de l’éthique[6]. Si Roth introduit une esthétique, c’est celle du trash, représentée dans la génération suivante par des artistes comme Paul McCarthy. Entendu dans sa forme la plus riche, l’art déplace les idées reçues et fait voir le monde autrement. En cela, il est pleinement politique. 
Réalisé avec l’appui de son amie Erika Ebinger qui se charge du suivi des publications avec le journal, le projet Inserate donne lieu dans un second temps à la publication d’un livre d’artiste de deux mille pages en 1973, Der Tränensee, augmenté jusqu’en 1979 pour donner naissance à Das Tränenmeer (cinq volumes). Plutôt que de livre, nous pouvons parler à propos de Der Tränensee d’œuvre-objet, non paginée, regroupant des dizaines de numéros du journal « Anzeiger Stadt Luzern », recouverte d’une couverture grise et noire, éditée à cent cinquante exemplaires. Sa mauvaise qualité de papier, son aspect « trash » en font un objet de l’esthétique de Dieter Roth. Ce projet existe d’emblée en tant que tout constitué de fragments classés par listes, dont chaque aphorisme est numéroté, avant d’être publié sous la forme d’un livre. S’il est abusif de les associer à un manifeste, les annonces possèdent donc une valeur programmatique. Comme beaucoup d’œuvres de Dieter Roth, celle-ci adopte une dimension de processus et de flux, chaque phrase en amenant une autre. Ceci le rapproche de l’esthétique Fluxus mais aussi, avant elle, dadaïste. Je pense à Hans Arp qui prône la notion de processus de vie ou à Johannes Baader : « Un dadaïste est un homme qui aime la vie dans ses formes les plus singulières et qui dit : je sais bien que la vie n’est pas ici seulement, mais qu’elle est aussi là, là, là (da, da, da ist das Leben)[7] ! » Dans les Solo Scenes (1997-1998), lorsqu’il se filme dans toutes les actions de sa vie quotidienne restituées sur des dizaines d’écran, sans aucune forme de montage, Roth nous place face à une action absurde. Cependant, celle-ci dit très précisément sa manière de penser et de créer : travailler dans le flux, la reprise, le développement d’un principe jusqu’à sa disparition, jusqu’à son étouffement. En cela, l’artiste est allé très loin dans l’idée que l’art peut être entièrement mêlé, fondu avec la vie, pour en produire le récit.
Avec les petites annonces, Dieter Roth fait irruption, intrusion dans un support existant, dont il déplace la destination. Nulle interprétation univoque n’en est possible, comme dans toute son œuvre, où il multiplie les actes paradoxaux : ainsi celui photographier toutes les maisons de Reykjavik mises sous forme de diapositives, défilant dans un flux continu dans Reykjavik Slides (1973-1975). Entre la pensée totalisante de l’archiviste et l’acte absurde, quel sens donner précisément à cet ensemble ? Dans cette œuvre comme dans Inserate, Dieter Roth désarçonne et déconcerte. Il interdit les interprétations uniques de son travail. Il s’agit là sans doute de la subversion la plus grande, du moins celle qui déstabilise le plus ses commentateurs. Parallèlement, en inscrivant toujours ses projets dans la durée, l’artiste épuise les formes jusqu’à ce qu’elles deviennent illisibles, ininterprétables. Il s’intéresse à la question du temps considéré à la fois comme un outil précieux et comme un élément à craindre. Ainsi lit-on : « En quoi consiste le temps ? Il consiste dans le fait de passer[8] ». Le temps passe, amène chaque jour une nouvelle forme et une nouvelle œuvre. Mais le temps est aussi ce qui transforme les éléments créés, jusqu’à ce qu’ils tombent en poussière[9]. Pleinement liée à cette pensée du temps, la forme du journal investie ici est récurrente : en premier lieu, le sien propre ou « diary » tenu au fil des années, annoté chaque jour, dans lequel il amasse ses dessins, croquis et projets ; mais aussi cette grande installation de films Super 8, A Diary, antérieure aux Solo Scenes, dans laquelle il se montre dans toutes les situations de sa vie, présentée pour la première fois à la Biennale de Venise en 1982, à propos de laquelle il déclare dans une phrase qui pourrait concerner les annonces : « c’est cela : un compte-rendu de la vie quotidienne sans les choses exceptionnelles que montre la peinture[10] ».
Trois insertions ont été censurés par la direction du journal. « Même si l’éloignement persiste, les étrangers et l’étrangeté s’éloignent[11] » ; « Toute personne qui entre – est-elle étrangère[12] ? » ; « Quand quelqu’un parle de moi, est-ce que lui, elle, ça, est moi[13] ? » À les lire, il semble que ce qui ait pu poser problème soit davantage un rapport au sens et l’impossibilité à les interpréter, plutôt qu’un esprit subversif. Petit à petit en effet, ses phrases deviennent de plus en plus paradoxales : « Est-ce que lui, elle ou ça peut parler de lui, d’elle ou de ça sans être lui, elle ou ça[14] ? », ou bien : « Est-ce qu’un homme peut voir une chose sans devenir ce qu’il voit[15] ? ». Une œuvre de 1966 s’intitule Meine Auge ist ein Mund (« Mon œil est une bouche »), une phrase particulièrement signifiante concernant la manière de penser de Dieter Roth et la façon dont son langage se déploie sous la forme d’une pensée visuelle. Pour lui, un mot est une forme et une sonorité qu’il peut triturer à souhait et avec laquelle il peut engager toutes sortes de jeux, plutôt qu’une signification figée. « Mais une larme peut-elle être à la fois une larme et ne pas en être une ? » « Oui monsieur, une larme peut être à la fois une larme et une larme », répond-il dans la publication suivante[16]. Peut-on parler d’une pensée du chaos ? Il s’agit en tout cas d’une pensée du non-sens, qui s’inscrit dans des enchaînements participant d’une exaltation des flux de la vie.

Cette esthétique régit son rapport à l’écriture. Dieter Roth se pose ici en poète. Il travaille suivant la méthode qui est la sienne, en épuisant un sujet par des variations infinies, comme il le fait dans ses gravures ou séries de dessins. Ainsi choisit-il deux ou trois mots dont il exprime toutes les possibilités de relation. Lisons les premiers textes, datés de mars, avril et mai 1971[17] : « Une larme est mieux qu’un mauvais mot ! / Deux larmes sont mieux qu’une larme ! / Une larme n’est pas un mot ! / Une pierre n’est pas une larme / Une pierre est une pierre / Une pierre n’est pas une pierre / Une larme n’est pas une pierre / Plusieurs larmes et plus d’une pierre / Pas de pierre est un mauvais mot / Une mer de larmes est une mer / La mer de larmes est une mer de larmes / Une larme est une mer / Une pierre est une montagne s’élevant au-dessus de la mer / Une pierre est aussi bonne qu’une larme / Un mauvais mot n’est ni une pierre ni une larme / La mer est une larme / Des larmes sont des pierres / Une pierre sera une larme / Une pierre est meilleure qu’un mauvais mot ».
À aucun moment, la recherche d’une signification rationnelle ne semble visée. Sa méthode évoque celle de Gertrud Stein lorsqu’elle écrit par exemple : « A rose is a rose is a rose is a rose[18] », dans une sorte de jeu de mathématique absurde où la langue s’enroule sur elle-même et se prend à son propre piège. Dans une lettre à Erika Ebinger (Reykjavik, 17 juin 1971), il demande à ce que l’orthographe, la grammaire et l’utilisation des minuscules et majuscules dans ses textes soient respectées. Lorsqu’on se penche sur la langue poétique de Dieter Roth, cet aspect est frappant : il va jusqu’à tordre sa langue natale, l’allemand. J. Emil Sennewald remarque : « Il emploie par exemple un style baroque de langue parlée qui alterne avec un style soigné dans ses petites annonces[19] ». Cette absence de hiérarchie dans le style semble difficile à faire accepter. Faisant vaciller les interprétations, il renverse aussi les valeurs ; une attitude peut-être moins acceptable encore pour ses lecteurs, peu enclins à se voir ainsi secoués. Dans la même lettre envoyée à Erika Ebinger, il dessine sa table de travail et ce qu’il voit au dehors : l’idée est de toujours faire signe vers le moment et le lieu du travail. Chez lui, le travail s’inscrit dans un mouvement et dans un processus et son style d’écriture évoque la forme de la spirale. Dans ses dessins, peintures, gravures et livres, spirales et cercles sont en effet récurrents.
La spirale induit une pensée en boucle pouvant aller jusqu’au désordre, qui s’introduit dès les années 1950 où il est influencé par l’art concret suisse : ainsi superpose-t-il des cercles tournant à des vitesses différentes (Rotating Screen Pictures, 1960). Parmi l’ensemble des archives de Das Tränenmeer, figure un dessin : à une extrémité, un tube de peinture rouge dessinant des spirales ; à l’autre, un tube de jaune traçant le même mouvement. L’un et l’autre sont recouverts, pour le rouge par du jaune et pour le jaune, par du rouge, dans un jeu incessant entre intérieur et extérieur, chaque couleur jouant à tour de rôle le dessus ou le dessous. Il s’agit presque là d’un dessin impossible : l’un recouvre l’autre, l’un se mêle avec et devient l’autre. Ce sont aussi ces systèmes rotatifs que l’on lit dans les textes de Roth. Par la déclinaison de variations, les annonces relèvent davantage d’une œuvre de musicien que de poète. Dans une lettre à Erika Ebinger, il évoque ainsi la musique de Mozart et celle de Schubert, écoutées tandis qu’il travaille, dont les thèmes et variations trouvent un écho presque direct dans son style.

S’il est un courant auquel Dieter Roth se rattache fortement, c’est celui de la pensée germanique. Voici ce qu’il déclarait à Kees Broos dans un entretien : « Je suis cet affreux barbouilleur, je suis cet impertinent, nous sommes tous comme ça, nous autres allemands ; je ne peux pas me retenir, car j’estime que tous les gens prudents, économes, presque pingres doivent donner à l’artiste, à lui au moins, le droit à l’impertinence. Dans le domaine de l’art, tout ou presque est permis, à condition que cela ne fasse pas mal, physiquement. Spirituellement, ça devrait faire mal[20]. » Une pensée de la perte domine, distillée dans une esthétique du fragment pris dans un tourbillon permanent. En cela, il peut être considéré comme un romantique dont les outils – la poésie, la musique – et les motifs : ici une nature morte, un paysage ; là un aphorisme, relèvent d’une forme de classicisme. Dieter Roth serait-il également un anarchiste ? Oui, si l’anarchiste est celui qui construit hors des lois et des sentiers battus. Non, car la pensée, les formes produites par Roth, comme dans toute œuvre forte, s’inscrivent à la fois au cœur du temps mais aussi hors de celui-ci. Cependant, plusieurs historiens ont établi un lien entre le romantisme allemand et l’anarchisme, qui culmine avec Dada[21]. « Si l’anarchisme est avant tout l’affirmation des potentialités individuelles - contre la société bourgeoise, contre l’Etat, contre toutes les formes d’aliénation collective -, alors il faut commencer par reconnaître avant le dadaïsme, dans la littérature allemande, ce qui a pu annoncer cette avant-garde que l’on associe automatiquement avec l’anarchisme. Cela commence avec Fichte et les romantiques allemands, avec l’affirmation d’un sujet autonome et absolument libre de s’auto-créer : « Avec l’être libre, conscient de soi, apparaît en même temps tout un monde - à partir du néant »[22] », écrit le germaniste Laurent Margantin. Fondé sur l’idée de liberté, contre toutes les valeurs bourgeoises, le premier romantisme est anarchisant. En un sens, Dieter Roth s’inscrit dans cette tradition. Bouteilles à la mer, les annonces sont aussi des pavés dans la mare, montrant un homme soucieux de bousculer le confort bourgeois. Infiltrer des moisissures dans les musées dans des œuvres destinées à « tomber en poussière » ou considérer que tout fait œuvre, en particulier les sous-main (Tischmatten) sur lesquels lui-même mais aussi ses enfants et petits-enfants griffonnent, participent du même esprit. Une fois encore, Dieter Roth s’est battu pour une esthétique, non pour des idées politiques. Il n’a pas non plus prôné un nihilisme antipolitique, comme la plupart des artistes dada, mais précisément l’idée d’une création « à partir du néant » vouée à retourner vers celui-ci.
À lire les petites annonces, c’est une vision désabusée du monde qui se dégage : celle qui préside à la réalisation des œuvres réalisées en chocolat ou en fromage, destinées à pourrir et à se dégrader. Dans tout son travail, Dieter Roth développe une pensée du chaos, de la destruction. Ainsi, lorsqu’il compose le livre Copley Book (1965), écrit-il dans une lettre à Richard Hamilton : « Change les lettres et les mots en appliquant les signes imprimés et montrer les œuvres qui continuent à se modifier jusqu’au chaos[23]. » Il exige dans sa méthode une précision dans le chaos ; jusqu’à perdre toute signification et à tordre ses propres formes. « Tout est pierre / Les larmes sont mieux que des cœurs fondants de pierre / Les hommes ne souffrent pas toujours des larmes / Tous les hommes souffrent toujours tristement / Si un stylo tombe de la main, c’est une larme hors d’un œil / Tout ce qui tombe est larmes / Les larmes sont un bateau sur une mer de larmes[24]. » Plusieurs aspects rapprochent Inserate de Scheisse, ensemble de livres et de séries d’estampes dans lequel Dieter Roth développe une pensée de la perte. Du point de vue de la forme, c’est dans Das Tränenmeer, constitué d’un ensemble de sentences mais aussi de poèmes plus longs et de dessins, que l’on peut trouver une esthétique très proche de Scheisse. Celle-ci s’exprime dans des phrases telles que : « Qui veut perdre ce qui l’accompagne constamment[25] ? » Publié entre 1966 et 1975, Scheisse consiste à écrire et à travailler des formes à partir de « restes » : bribes, erreurs, ébauches laissées de côté. Travailler à partir des restes et les transformer, telle pourrait également être une description du projet Inserate. Enchaînements, chevauchements, contradictions y mènent au non-sens. Il existe toujours chez Dieter Roth un paradoxe entre une pensée désabusée et sa volonté de bâtisseur et de constructeur, qui le pousse sans cesse vers d’ambitieux projets nouveaux. Dans ses lettres à Erika, il exprime avant tout ses doutes et cas de conscience. Son attitude le place dans un mouvement permanent allant jusqu’à faire vaciller toute idée de forme. Ainsi son Gartenskulptur, projet sans fin réalisé entre 1969 et 1998, dans lequel tout ce qui est à l’œuvre dans la création est inséré : amas de dessins griffonés, plantes vertes, structures en bois, créant une immense sculpture. Dans Inserate, il semble adopter la même esthétique. Il écrit en épuisant les possibilités de forme et de sens, jusqu’à produire une non-forme.


À mi-chemin entre la musique de Schubert, les fragments d’Hölderlin et les pièces subversives de Paul McCarthy… Ce classique doublé d’un romantique trash laisse de multiples traces, tout en insistant sur la vanité de la vie et son cours tortueux et chaotique. Si l’anarchisme peut se penser comme une exaltation des flux de la vie et du chaos, alors oui, Dieter Roth se rattache à une forme de pensée anarchiste. Cependant, dans l’obsession qu’il développe pour des motifs tels que le paysage (Surtsey, 1974), voire la nature morte, il semble qu’il s’inscrive plus précisément comme héritier du romantisme. Romantique, Dieter Roth est celui qui, bien avant de nombreux artistes contemporains présentant les ébauches plutôt que les formes définitives, réhabilite la notion de processus de vie, l’œuvre en train de se faire plutôt que l’œuvre achevée ; l’œuvre qui reste et restera toujours à lire et à penser. Il nous livre un plaidoyer pour une pensée du chaos, si le chaos dit l’exaltation de la vie et de ses chemins tortueux, qui mènent à sa disparition.

À Paris, le 3 février 2015








[1] 20 octobre 1971 (53). Les citations anglaises des Inserate de Dieter Roth sont extraites de l’édition Dieter Roth, Inserate / Advertisements, Editioni Periferia, 2009. Les traductions françaises sont de l’auteur de ce texte. Pour chacune, nous indiquons la date et le numéro de la sentence.
[2] À propos de l’œuvre Flat Waste, il déclare : « Je crois que je devrais dire que cette porte de sortie n’en est pas vraiment une, puisque en « sortant », je produis encore des choses qui « rentrent » dans le créneau. » Entretien réalisé à Bâle en 1987 avec Kees Broos, traduit par Pascale Haas, « Dieter Roth, la vie comme elle est », publié dans Dieter Roth. Œuvres 1968-1988, Peintures, œuvres sur papier, bijoux, estampes, dessins, collages, multiples, albums de gravures, 1991, Galerie Anton Meier.
[3] Ibid.
[4] Das Tränenmeer et Der Tränensee sont les titres des deux ouvrages qui ont suivi le projet Inserate. Dans le même entretien, il ajoute : « Ces pages sont si brutales, elles sont comme un gigantesque dépotoir. Je pensais que je devais y déposer une petite larme. »
[5] Je paraphrase ici le mot d’ordre du groupe Dziga Vertov créé en 1968 : « faire politiquement des films politiques ».
[6] Conférence donnée par Georges Didi-Huberman à la Société de Psychanalyse Freudienne le 28 mai 2014.
[7] Johannes Baader : « Wer ist Dadaist ? », Die Freie Strasse, Berlin, 1918. Le texte est signé : l’Oberdada.
[8] « What time consist of ? It consists of passing ? » (85).
[9] « Je voulais faire des choses qui tombent en poussière. J’ai voulu faire des sérigraphies avec des moisissures, mais tout a séché sur mon papier. [] Je me suis donc habitué peu à peu à faire des choses « qui vivent », mais cela signifie aussi : décomposition. » Dieter Roth, Stretch and Squeeze, MAC Marseille, 1997.
[10] Entretien avec Kees Broos (1986) in Dieter Roth, Centre d’art contemporain, Labège, 1987.
[11] « Even if estrangement persists – strangers and strangeness pass », 25 février 1972 (91). 
[12] « Anyone that comes in – is he a stranger ? », 1er mars 1972 (92).
[13] « When someone talks about me, is he, she, it me ? »,  3 mars 1972 (93).
[14] « Can he, she or it talk about me, her or it without being him, her or it ? », 22 mars 1972 (98).
[15] « Can a being see something without being what it sees » ? », 14 avril 1972 (103).
[16] « But can a tear be both a tear as well as no one ? », « Yes sir, a tear can be both a tear as well as a tear », 12 et 17 mai 1972 (110-111).
[17] Par souci de simplicité, nous n’ajoutons plus dans cette liste et celles qui suivent les phrases anglaises ni allemandes.
[18] Gertrud Stein, « Sacred Emily », in Geography and Plays (1922), University of Wisconsin Press, 1993.
[19] J. Emil Sennewald, « Afterhéroïsme. Digérer la langue de Dieter Roth », in Dieter Roth, Processing the World, Les presses du réel, 2014.
[20] Dieter Roth, Entretien avec Kees Broos (1986), op. cit.
[21] Voir notamment Laurent Margantin, « Dada ou la boussole folle de l’anarchisme », paru dans la revue Lignes, numéro 16, "Anarchies", février 2005 (http://www.larevuedesressources.org/dada-ou-la-boussole-folle-de-l-anarchisme,696.html).
[22] Ibid.
[23] Lettre à Richard Hamilton, 19 juillet 1962.
[24] Juillet-août 1971.
[25] « Who wants to loose what constantly accompanies him ? », 22 novembre 1971 (66).

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