mardi 17 septembre 2013

Chroniques baroques. Christelle Familiari, Michel Gouéry, Dominique Liquois

Texte publié dans le cadre de l'exposition organisée à L'H du Siège à Valenciennes du 14 septembre au 27 octobre 2013.


Chroniques baroques rassemble les œuvres de trois artistes : Christelle Familiari, Michel Gouéry et Dominique Liquois. Cette exposition met en regard et en conflit trois approches très différentes qui tissent à leur manière la trame des histoires et les lignes d’un décor tout en exubérances, oppositions, tensions visuelles et sémantiques. Quel sens cela a-t-il de reprendre aujourd’hui le mot « baroque », qui a désigné une période précise de l’histoire ? Le XVIIème siècle est une époque de crise profonde. Le refus de la pureté au profit de la fiction y gagne toute sa place dans les arts. Les formes issues de l’imagination sont non seulement acceptées comme ayant une réalité, mais les images en elles-mêmes sont largement revalorisées. Notre époque connaît également, dans de nombreux domaines, une crise qui, après une période moderniste ayant largement privilégié la pureté, encourage la fiction. Les pratiques de ces trois artistes sont baroques au sens où tout y prolifère. Ici le baroque s’entend au sens de l’irrégularité et de l’anomalie de la perle « barrueco ». Ce mot désigne ce qui n’appartient pas à un seul style, se situe du côté de l’hétérogénéité et des mixages et n’est pas directement identifiable. Il s’emploie également comme une manière d’organiser un rapport au monde. Il induit en effet l’absence de principe ou de modèle unique régissant tous les phénomènes pour lui opposer des visions complexes, multiples. Enfin, et c’est un point important concernant trois personnes qui travaillent en étroite relation avec l’espace, le baroque est pictural : il crée des surfaces en extension, des compositions par associations de formes et par emboîtements.
Rassemblés dans Chroniques baroques, Christelle Familiari, Dominique Liquois et Michel Gouéry proposent des récits à plusieurs voix. La chronique est une forme de récit, elle relate un événement à une période donnée. On parle de maladie chronique, de contamination chronique. Une contamination que l’on retrouve chez ces trois artistes, qui préfèrent la démesure à la mesure, multiplient et dissocient les formes, créent de vastes associations d’objets et d’idées. Ils nous engagent à une autre manière de penser, en délimitant des fils à suivre, à éviter ou contourner : maillages, nœuds, ensembles que l’on peut difficilement démêler, créant une complexité. Avec Étendue (2004-2013), Christelle Familiari présente une surface de fils de fer gaînés blancs entièrement crochetés au sol, comme un vaste entrelacs sans fin. À l’aide de structures existantes agencées les unes aux autres, elle crée un tissu sur les bords duquel nous sommes invités à nous déplacer, traçant ainsi les lignes d’une déambulation dans l’espace. La dimension de tactilité est à l’œuvre dans tout son travail, depuis ses Objets en laine conçus pour des corps des années 1990 jusqu’aux objets en terre façonnés, malaxés, adoptant ses propres empreintes qu’elle réalise aujourd’hui. Étendue, pièce conçue par la main mais aussi adaptée pour le déplacement du corps, reprend le motif du tissage à très grande échelle : un tissage devenant une véritable surface en expansion. À travers ses jeux entre tissus et peinture, nés après des années de vie au Mexique, Dominique Liquois cultive un goût pour l’art populaire, les réseaux et processus mentaux d’associations d’images et d’idées. Avec les peintures réalisées en 2012-2013 juxtaposées en ensembles, auxquelles répondent des séries d’objets présentés dans l’exposition, elle reprend le principe initié depuis de nombreuses années d’une peinture d’inspiration géométrique très colorée contrebalancée par des extensions de tissus rembourrés à motifs bariolés. Tout s’y organise en tension et création de réseaux multiples de lignes biomorphiques, courbes ou déviées. Michel Gouéry développe un même intérêt pour les structures hétérogènes dans son Maillage grotesque, approche sans concession d’une étrangeté tout en plis, volutes et monstres à plusieurs têtes. En 2004, il quitte une pratique de peinture qu’il avait depuis les années 1990 pour se consacrer exclusivement à la sculpture : une sculpture complexe, faite d’agrégations de motifs d’inspiration mexicaine ou égyptienne, dans des mixages absolument libres. Viscères, cœur, anus, pénis, visages moulés de quelques amis insérés de manière récurrente comme des figures rémanentes, tout chez Michel Gouéry s’agence comme dans un réseau s’associations sans fin. La pièce Maillage grotesque est significative à cet égard ; constituée de petites pièces séparées amalgamées en réseaux muraux, elle déploie dans la verticalité du mur et sur sa longueur sa propre méthode de travail : procéder par assemblage et agrégation de formes. Un récit d’associations se met alors en place.
Pourquoi, relativement à ces propositions, parler de récit ? Ces trois pratiques produisent du récit car elles parlent un peu trop fort et effraient parfois. Elles se situent à l’exact opposé du modernisme qui a précisément refusé le récit. Ici, les formes, les géographies et les temps sont mêlés. Ces œuvres proposent une très grande liberté de ton. Elles pensent l’hétérogénéité et le mixage, ce que l’on ne peut pas nommer aisément par un seul nom ou qui n’en a pas encore comme un possible et comme une force, faisant de l’affirmation d’identités multiples une question politique sans pour autant se présenter en propositions des « marges ». Irrégulières et hybrides, telles sont les pratiques des trois artistes rassemblés dans cette exposition. L’hybridité est inhérente aux œuvres de Dominique Liquois avec ses peintures agrégées à des tissus et de Michel Gouéry, dans ses sculptures à plusieurs têtes, bouches-anus et totems constitués de visages auxquels sont adjoints des pieds. Il existe aussi une hybridation des genres et des formes chez Christelle Familiari, dont on peine à nommer la pratique : à propos de sa sculpture entièrement faite de fils de fer, elle parle de dessin. C’est en effet une structure à partir de laquelle elle peut tracer des lignes et organiser la surface du sol. Du côté de Dominique Liquois, les genres sont aussi rejoués. Entre peinture et objet, ses œuvres ajoutent des protubérances que certains désignent comme étranges, d’autres allant parfois jusqu’à les qualifier de dégoûtantes. Si ses formes peuvent souvent être nommées, leur association refuse de réconcilier les contraires. En 2010, une exposition de Dominique Liquois organisée à la galerie Camille Lambert à Juvisy-sur-Orge s’intitulait « Conflicto barroco ». Le baroque est dépareillé débraillé. L’Unheimlich ou inquiétante étrangeté, selon Freud, est le sentiment étrange mêlant à la fois le familier ou reconnaissable à  l’irreconnaissable. Cette impression surgit face aux œuvres des trois artistes. Celles de Michel Gouéry tiennent quant à elles d’objets complexes : entre sculptures votives ou saints guérisseurs bretons et grotesques latins de la Domus Aurea.
Dans l’exposition, le principe d’assemblage et d’agrégation se retrouve dans la confrontation des trois œuvres. Chacun des artistes procède par expansion : Étendue de Christelle Familiari se répand dans tout l’espace et vient se loger au plus près des œuvres des deux autres. Michel Gouéry lui répond à son tour en plaçant ses personnages au cœur de l’espace tandis qu’il engage un jeu de contamination réciproque avec Dominique Liquois. Ainsi, le débordement se fait au-delà des limites physiques de l’œuvre, chacune venant à la fois empiéter et se nourrir de l’autre. Ces trois artistes ne sont pas en premier lieu des peintres mais leur pratique est définitivement picturale : une peinture mélangée chez Dominique Liquois, une pratique de peinture qui correspond à une activité plus ancienne chez Michel Gouéry. Christelle Familiari, de son côté, est sculptrice mais elle pense en termes de lignes qui, assemblées, créent d’immenses surfaces de couleur.
Dans les dix dernières années de sa vie, Jacques Lacan a parlé de nœud borroméen, une structure qui associe trois cercles entrelacés représentant le réel, l’imaginaire et le symbolique. Pour les dénouer, nous apprend la pratique psychanalytique, il faut d’abord emmêler davantage ses propres structures de pensée. C’est ce à quoi nous invitent les trois artistes confrontés dans l’exposition, à travers ces réalisations bien réelles, faites à l’échelle d’un lieu, proposant à partir d’imaginaires très denses des projections faites d’humour et d’absence d’esprit de sérieux.

Marion Daniel
Paris, le 18 juillet 2013

Christelle Familiari est née en 1972 à Niort. Elle vit et travaille à Paris.
Michel Gouéry est né en 1959 à Rennes. Il vit et travaille à Bagnolet.
Dominique Liquois est née en 1957 à Talence. Elle vit et travaille à Paris.

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