vendredi 3 juin 2011

L’abstraction au-delà d’elle-même. Shirley Jaffe, Jonathan Lasker, Philippe Richard et Diana Cooper : L’hétérogène, l’impur, la limite


Texte paru dans la revue Esthétiques 2, Philosophique 2011, Annales Littéraires de l'Université de Franche-Comté, mai 2011

« L’abstraction au-delà d’elle-même » est un titre donné par Jonathan Lasker, peintre américain, à l’un de ses articles[1]. Lasker parle de ses peintures comme d’ « images abstraites ». Selon lui, « on peut référencer la signification des éléments d’une peinture, et ces éléments peuvent être assemblés de manière à créer un discours spécifique[2] ». Un tel énoncé suppose une vision hétérogène de la peinture abstraite. La nature complexe et hétérogène du travail abstrait actuel et son ancrage dans la réalité nous intéresseront dans ce texte[3]. Il sont liés pour une première catégorie de travaux à une présence concrète et matérielle des œuvres conçues en tant qu’objets dans un espace et pour une deuxième catégorie, à la reprise au sein des œuvres d’images de la réalité. Si l’on remonte aux racines historiques du terme « abstraction », on s’aperçoit qu’il a été très souvent remis en question : les mots réel, réalisme, réalité apparaissent chez la plupart des pionniers de l’abstraction. Mondrian écrit par exemple en 1919 un texte intitulé « Réalité objective et réalité abstraite », Malevitch parle de « réalisme pictural » et Kandinsky établit une équivalence entre réalisme et abstraction, justifiée de la manière suivante : « Dans l’art abstrait, l’élément « objectif » réduit au minimum doit être reconnu comme l’élément réel le plus puissant[4] ». Autrement dit : la notion de réalité est assimilée à celle de « réalité plastique » de l’œuvre. Une telle conception continue de trouver un écho chez des artistes aujourd’hui. La réflexion que je vais présenter concerne quatre artistes contemporains, de trois générations différentes.
Shirley Jaffe, peintre américaine née en 1923, vit à Paris depuis 1949. Elle affirme que sa pratique est guidée par « une nécessité de retrouver un contact avec les choses[5] ». Elle a d’abord appartenu au mouvement de l’expressionnisme abstrait, puis, à partir de 1963-1964, a lieu une véritable transformation dans son travail. Ce changement s’opère au cours d’un séjour de six mois à Berlin. À partir de ce moment, elle construit des tableaux également fondés sur une recherche coloriste, associée à une découpe de formes – et non plus à un travail gestuel. Le mouvement dans l’œuvre continue de l’intéresser. Il naît cette fois des relations établies entre des formes qu’elle juxtapose ou superpose, dans un jeu de relations blanc / couleur – le blanc n’est jamais un fond – ou des couleurs entre elles. Dans ses tableaux, Shirley Jaffe met en place une véritable pensée visuelle.
Né à Jersey City dans le New Jersey en 1948, Jonathan Lasker commence à peindre à la fin des années 1970, à l’époque de ce que l’on a nommé New Image Painting. Comment continuer de peindre de façon non représentative après l’expressionnisme abstrait ? Comment inscrire une présence dans la toile, sans avoir recours au geste ? Très vite, Lasker adopte face à ces questions une attitude postmoderne. Il écrit : « Je peins le mariage malheureux du biomorphique et du décoratif, du « pinceau chargé » et du géométrique, du psychisme et de la culture populaire. Je veux une peinture qui soit opérative. Je cherche le contenu, non l’abstraction[6]. » Ses toiles des années 2000 sont reconnaissables par leurs associations de surfaces planes et de surfaces utilisant d’épaisses couches de peinture, mais aussi par la façon dont elles mêlent des éléments tracés à la manière d’une écriture automatique et des formes colorées.
Né en 1962 à Dijon, Philippe Richard vit et travaille à Paris. À partir de 1990, il développe une peinture dont on peut dire qu’elle s’articule comme une syntaxe. Les points répétés, les lignes courbes et l’utilisation de couleurs très vives sont autant d’éléments de son vocabulaire. D’emblée, il sort du tableau pour investir l’espace. Ses œuvres récentes associent des motifs de grilles, de lignes et de points colorés, prenant parfois la forme de tondi proliférants. Chez lui, la peinture se propage de diverses manières : à la façon d’une épidémie qui envahirait les murs ou encore sous forme de constructions qu’il nomme ses « linéaires », assemblages de baguettes de bois colorées dans l’espace. Il s’agit pour lui d’entretenir un nouveau lien de la peinture avec son environnement.
Le médium principal de Diana Cooper, née en 1964 à Greenwich dans le Connecticut, est le dessin, appréhendé dans un champ élargi. Elle a dans un premier temps développé un travail de peinture. À la fin des années 1990, elle décide d’abandonner la peinture à l’huile pour des feutres et objets divers. Ses formats s’agrandissent alors, dans une œuvre sensible fondée sur une pratique du dessin qui développe des systèmes faits de réseaux et d’éléments diffractés. Dans toutes ses œuvres, le « gribouillage » (doodling) joue un rôle primordial. Il sert de point de départ à une construction à la fois traitée de manière automatique et parfaitement contrôlée.
Ces quatre artistes se rejoignent par une conception hétérogène de la peinture. Il s’agit chaque fois pour eux de se demander comment peindre, dans des pratiques qui tiennent compte de l’histoire de la peinture et viennent la rejouer au présent. À la suite de discussions menées avec eux, je me suis en effet aperçue que chacune de leurs prises de position était déterminée par une notion historique sur la peinture, sur laquelle ils réfléchissaient ou bien qu’ils détournaient. Afin d’établir une sorte d’état des lieux de leur travail et à travers lui, de présenter une certaine situation de la peinture abstraite aujourd’hui, j’étudierai sous forme d’hypothèse de travail trois notions : l’hétérogène, l’impur, la limite.
Peut-on parler de peintures de l’hétérogène ?
Dans Du cubisme et du futurisme au suprématisme : le nouveau réalisme pictural, Malevitch écrit : « Jusqu’à présent, il y avait le réalisme des choses, mais non celui des unités picturales, des couleurs bâties de manière à ne dépendre ni de la forme, ni de la couleur, ni de leur situation par rapport à une autre unité. Chaque forme est libre et individuelle. Chaque forme est un monde[7]. » De son côté, Kandinsky évoque la présence d’« unités abstraites » dans son travail. Chez ces artistes, la dimension d’unité de l’œuvre devant refléter une harmonie du monde est prégnante. Elle perdure dans une certaine mesure dans l’abstraction géométrique : chez Gottfried Honegger dans sa recherche de l’unité ou chez Aurelie Nemours, qui supprime de son œuvre la forme et la composition pour laisser place uniquement à la couleur dans un carré. Les artistes que j’ai regroupés se situent à l’encontre de cette recherche d’unité de l’œuvre qui devrait refléter une unité du monde. Chez eux, l’hétérogénéité est partout. Ainsi chez Shirley Jaffe, dont les formes découpées, juxtaposées, entrent en mouvement les unes avec les autres et sont puisées dans plusieurs registres.
Dans Criss Cross Center (1991, Frac Bretagne), elle emploie un réseau géométrique, au centre du tableau, qui vient focaliser l’attention du spectateur. « J’établis une sorte de carte de mon travail. C’est contrôlé mais je donne la possibilité de voir avec toutes les différences que l’on peut imaginer », dit-elle. Elle ne réalise pas de dessins préparatoires. Cependant, au cours de la réalisation d’une peinture, elle dessine des schémas ou esquisses sur lesquels sont inscrits des noms de couleurs, et décide de la manière dont elles interagiront les unes avec les autres. Pour autant, peut-on parler d’hétérogénéité dans son travail? Conserver toutes les différences au sein d’un jeu de formes et de couleurs, telle semble la vocation de ses œuvres. Lorsqu’elle décrit sa manière de peindre, elle évoque en outre des éléments qui entrent de manière désordonnée dans le champ de son regard, décrits non pas des signes mais des souvenirs du réel dont elle conserve la singularité.
De son côté, Jonathan Lasker a fait de l’hétérogénéité une sorte de règle dans son travail. Ses œuvres associent des propositions formelles opposées : peinture matiériste et peinture lisse, formes ordonnées et formes gribouillées. Tous ces éléments cohabitent à l’intérieur d’une toile. Dans un entretien, Lasker décrit les trois motifs formels à partir desquels il travaille : les figures, les fonds et les lignes dessinées. À partir de ces trois éléments, il a créé de nouveaux formes, comme ces dessins automatiques ou parties gribouillées qui lui permettent de créer des espaces all over. Un vocabulaire se définit : formes gribouillées, pâtes très épaisses, utilisation récurrente des roses, des jaunes, des verts clairs. À l’intérieur de ces espaces, certaines figures deviennent des motifs récurrents.
Philippe Richard utilise dans son travail des éléments simples comme la ligne, le plan, le point[8]. Il écrit : « À la manière d’une cellule qui possède en elle toutes les clefs et les données nécessaires pour reconstituer un organisme vivant sans pour autant être ou se confondre avec celui-ci, ces peintures ne donnent à voir qu’une partie concentrée d’un tout invisible dans son ensemble mais dont l’existence est prouvée du fait même de l’existence du tableau[9]. » Il procède dans ses toiles par recouvrement, créant des réseaux de lignes qui entrent en relation avec des réseaux de formes, sans que l’un et l’autre élément soient forcément joints. L’hétérogénéité existe dans ses peintures mais aussi dans ses œuvres en trois dimensions. Sous forme de cibles accueillant des flèches comme autant de vecteurs possibles de la peinture, de petits tondi ou de structures linéaires adossées au mur, Richard multiplie les formes données à sa peinture. Il fait de l’hétérogénéité une méthode de création.
De son côté, Diana Cooper invente un dessin entre automatisme et structure. The black one (1997) est un dessin monochrome au crayon feutre de grand format (1997), dont l’artiste parle comme d’une « hybrid installation painting ». L’association de vides et de pleins, de parties évoquant une multiplication cellulaire et de structures linéaires claires se fait dans une logique d’accumulation. Cooper crée des organismes imaginaires au bord de l’implosion. Elle regarde le travail de Mondrian ou de Tony Smith dans la mesure où ceux-ci sont à la fois, selon ses mots, « contrôlés et très humains[10] » et leur intègre des images du réel. Chez elle aussi, l’hétérogénéité est érigée en méthode.
De l’hétérogénéité à l’impureté
L’art pur ou la « pure sensibilité dans l’art » sont des notions développées par Malevitch. « Par suprématisme j’entends la suprématie de la pure sensibilité dans l’art. (...) La sensibilité est la seule chose qui compte, et c’est par cette voie que l’art, dans le suprématisme, parvient à l’expression pure sans représentation[11]», écrit-il. L’adjectif « pur » renvoie au « sans représentation », qui a gouverné la peinture abstraite pendant de nombreuses années. Or pour Shirley Jaffe, « notre monde n’a pas suivi cette idée ». « Nous vivons dans un monde qui n’est pas parfait. L’art parle de cette imperfection », dit-elle. Affirmer cette impureté revient à affirmer une position politique. Cela consiste en effet pour l’artiste à s’inscrire dans le réel et à tenter de rendre compte de la complexité de celui-ci. « Je ne suis pas pure, ajoute-t-elle. Je commence avec l’idée du mouvement et je l’associe à celle de relation qui est non figurative mais sensible. La vision des choses n’est pas parfaite. Comme je suis consciente de faire un tableau, je veux que les choses puissent s’organiser ensemble ». Se situer dans une abstraction « impure », pour Shirley Jaffe, c’est refuser l’harmonie, la concordance de toutes les parties entre elles, dans une organisation où, selon ses mots, « tout est sur la même surface ».
Jonathan Lasker refuse lui aussi la « pureté » abstraite, la non-représentation. Chez lui, la nécessité d’entretenir une relation forte avec le réel est plus affirmée encore. « Je cherche le contenu, non l’abstraction » dit l’artiste, s’inscrivant dans une tradition qui voit dans la peinture abstraite un répertoire de formes. Dans Expressions permanentes, il présente son point de vue de peintre : « Depuis un moment, je suis conscient que mes peintures ne sont pas vraiment abstraites. C’est essentiellement le fait de recourir à un sujet. Non pas au sens narratif, mais en utilisant des aspects de l’abstraction pour leur contenu et en construisant ainsi des thèmes discursifs dans la peinture « abstraite » [12]». Il y a impureté de son travail car assimilation à un langage. Selon lui, les différents éléments d’une peinture composent un discours spécifique, qui consiste à « amalgamer des éléments visuels disparates ». Ses peintures associent des propositions renvoyant à l’histoire de la peinture mais aussi à des domaines de l’histoire de la pensée. Il ajoute : « Je pense que dans les arts visuels, les questions formelles sont les premiers niveaux d’interprétation et d’idées à communiquer. Un grand nombre de mes peintures utilisent un vocabulaire récurrent, des éléments formels récurrents ; j’ai une sorte de catalogue conceptuel[13]. »
« Chaque toile génère sa propre solution. Elle fonctionne de manière autonome mais peut devenir le temps d’un accrochage un système abstrait en tension avec d’autres systèmes, s’attirant, se repoussant, en balance entre équilibre et chaos », écrit Philippe Richard, qui se situe dans une situation hybride : entre une peinture abstraite savante, une imagerie décorative et une réminiscence des cultures populaires ou anciennes. Dans un entretien, il précise qu’il « utilise aussi des motifs décoratifs. Ces motifs se retrouvent dans de multiples civilisations, de lieux ou d’époques très différents[14]. » Il y a impureté de son travail dans la mesure où rien n’y tend vers la perfection. Au contraire, les coulures et les taches sont partout présentes. Ses lignes ne sont jamais tout à fait droites, ses couleurs débordent et coulent et ses systèmes géométriques se grippent. Comme chez Shirley Jaffe, cette position peut être considérée comme politique : il s’agit pour lui de se situer contre les belles images, la peinture lisse, du côté de la saleté, du corps et de la matière.
Chez Diana Cooper, l’impureté s’affirme par une intégration des images du réel dans ses œuvres. Dans le dessin Taughannock (2006), elle introduit la figure clairement reconnaissable d’un papillon, reprise plusieurs fois sur la surface. Fascinée par la vue d’un mobile représentant un papillon dans sa chambre alors qu’elle est en résidence à Harvard, elle photographie son ombre et la dessine. Elle s’aperçoit que Vladimir Nabokov, spécialiste des papillons et chargé de constituer la collection de papillons du Museum of Comparative Zoology d’Harvard, a vécu dans le même immeuble qu’elle. Cette histoire situe l’œuvre dans une forme de narration qui, bien que plus anecdotique que fondamentale, lui procure une épaisseur de sens supplémentaire.
À différents niveaux, l’impureté prend un sens politique. De l’impureté de la surface picturale à celle des médiums composant la peinture ou à l’impureté constitutive de l’œuvre (utilisation d’images), ces artistes ont une conception de leur travail qui se situe à l’opposé d’une recherche d’harmonie. Cet engagement s’accompagne le plus souvent d’un dépassement des limites de la peinture.
L’abstraction au-delà d’elle-même : y a t-il dépassement des limites de la peinture, ou déplacement des limites du tableau ?
Un tableau, pour Shirley Jaffe, rend compte de ce qui agit dans sa vision. Les visions, dit-elle, ne sont pas parfaites. Certains éléments viennent les parasiter. Cependant, tout se passe à l’intérieur du tableau. Plutôt que de déplacement des limites de la peinture on peut parler chez elle de déplacement de son centre. C’est par le mouvement, par les relations non-hiérarchiques des formes entre elles que la question de la limite peut se poser. Il n’y a pas déplacement des limites mais déplacement du lieu de gravité de l’œuvre, qui est sans centre, surface vibrante.
Chez Jonathan Lasker, le déplacement a lieu dans le temps de la création, dans ses étapes. L’artiste procède en effet par réplications de formes : il part de petits dessins griffonnés dont il agrandit progressivement les formats, en reprenant dans ses toiles la structure définie initialement. À chacune des étapes, il travaille l’adaptation à un espace. Que se passe-t-il lorsque l’œuvre s’agrandit ? Lorsqu’on doit par conséquent ajouter une plus grande quantité de matière dans les parties « matiéristes » ? Comment la composition évolue-t-elle lorsqu’elle adopte ces différentes échelles ? Tout répond chez lui à des considérations concernant la perception et l’intuition : son travail consiste en une adaptation sensible à un espace. Cette poétique de la réplication implique une autre forme de déplacement du centre de l’œuvre, qui n’est pas unique mais possiblement rejouée dans des dimensions chaque fois différentes.
De leur côté, les œuvres de Philippe Richard et de Diana Cooper ont véritablement quitté les limites du tableau. Richard déclare en effet : « Je peins des toiles dont l’événement pictural sort de l’espace peint [15]». Ses peintures quittent l’espace peint pour envahir les murs de l’exposition. Elles partent par exemple d’un petit tableau dont il poursuit les lignes sur le mur. Dans d’autres projets, comme celui qu’il a mené à Saint-Louis aux États-Unis en 2006 ou à Lacoste en France en 2005, ses « linéaires » courent sur des kilomètres de long, parcourant jardins, arbres, autant d’éléments traversés par la peinture, transformés par elle.
L’exposition de Diana Cooper au Moca de Cleveland s’intitulait « Beyond the line » : l’expression signifie « au-delà de la ligne » mais évoque aussi l’idée d’un franchissement des limites. L’artiste développe une pensée de la ligne, du réseau et de l’élément diffracté. L’association de ces éléments mène à la création d’un langage entre sensation et construction intellectuelle. Elle se situe toujours dans un entre-deux entre des médiums et des esthétiques opposés.
Hétérogènes, impures, questionnant les limites de la peinture et du tableau : ces quatre œuvres se positionnent, à des degrés différents, sur ces quatre points. Derrière ces conceptions, aucun refus ni opposition à une histoire de la peinture abstraite. Au contraire, ces artistes s’inscrivent de manière précise dans une histoire de l’abstraction et plus généralement, dans une histoire de la peinture et des formes. Ils se situent également dans leur réel et dans leur temps et en réinventent les formes. D’où vient ce type de peinture hybride ? Il vient d’une histoire abstraite, de la peinture des pionniers de l’abstraction. Mais il s’inspire aussi de la peinture de Matisse. Une grande exposition au musée Matisse du Cateau Cambrésis, organisée par Eric de Chassey, a rendu compte de l’influence de Matisse sur les peintres abstraits américains. Éric de Chassey a montré combien l’influence de Matisse était importante sur les peintres abstraits américains (Pollock, Rothko...). Elle l’est également pour Shirley Jaffe, Jonathan Lasker, Philippe Richard, qui a exposé au musée Matisse puis dans une exposition autour de Matisse a Brésil en 2009, et Diana Cooper.
Le collage, la rapport à l’ornement, les découpages de formes pour Shirley Jaffe, l’unification de la ligne et de la couleur mais aussi le rythme, la simplification de formes menant à de grands aplats de couleur sont autant de notions matissiennes. Georges Duthuit évoque au sujet de la peinture de Matisse « un art qui revendiquerait pour sien l’espace compris entre le spectateur éventuel et le tableau, exactement au même titre que l’espace auquel il est fait allusion dans les limites du cadre. » Cette conception peut aller jusqu’à la réalisation de véritables environnements, comme chez Philippe Richard et Diana Cooper. Duthuit écrit enfin à propos du « projet décoratif » de Matisse dans un article publié en 1949 : « Il faut recréer cet espace perdu où la personne et son voisinage concret sont recomposés, par un effort qui est à la fois mouvement de création et mouvement d’organisation totale de l’espace désordonné, chaotique, paradoxal et lacéré, dans lequel nous nous mouvons habituellement[16]. » Cette ouverture des œuvres à l’espace et à l’environnement sont constitutives d’une vision contemporaine de l’art, présente notamment chez les artistes précédemment cités. Marion Daniel


[1] Jonathan Lasker, Expressions permanentes, Paris, Daniel Lelong éditeur, 2005, p. 16-17.
[2] Ibid., « Les sujets de l’abstrait », p. 47.
[3] Nous renvoyons ici à l’exposition + de réalité organisée par six artistes, E. Ballan, N. Chardon, J.-G. Coignet, C.-J. Jézéquel, P. Mabille et V. Verstraete en 2008 au Hangar à bananes à Nantes.
[4] Kandinsky, Regards sur le passé, 1913-1918, Paris, Hermann, 1974, p. 154-155.
[5] Les citations de Shirley Jaffe dans ce texte sont tirées d’un entretien avec l’auteur mené en décembre 2010.
[6] Jonathan Lasker, op. cit.
[7] Kasimir Malevitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme : le nouveau réalisme pictural, 1915, in Écrits, Paris, Gérard Lebovici, 1986, p. 198.
[8] Philippe Richard a participé à l’exposition « Point, ligne, plan », organisée par Éric de Chassey à la galerie des Filles du Calvaire en 2000.
[9] Philippe Richard, in Peindre ?, Enquête et entretiens sur la peinture abstraite, galerie Jordan et Devarrieux, 1996, p. 117.
[10] Beyond the Line, The Art of Diana Cooper, Museum of Contemporary Art, Cleveland, 2007, entretien avec Barbara Pollack, p. 83.
[11] Cité par Michel Seuphor, in L’art abstrait, vol. 1, 1910-1918, Paris, Maeght, 1972, p. 32.
[12] Jonathan Lasker, op. cit., p. 16.
[13] Jonathan Lasker, entretien avec Josefina Ayerza et Lynn Crawford, http://www.lacan.com/lacinkIII8.htm.
[14] Philippe Richard, texte de présentation de son travail, in catalogue de l’exposition Matisse Hoje, Pinacothèque de Sao Paulo, 2009.
[15] Philippe Richard, Peindre ?, op. cit., p. 117.
[16] Georges Duthuit, cité par Éric de Chassey, « L’effet Matisse : abstraction et décoration », in Ils ont regardé Matisse. Une réception abstraite Europe / États-Unis 1948-1968, Musée Matisse, Le Cateau-Cambrésis, Gourcuff-Gradenigo, 2009.

vendredi 13 mai 2011

Jacques Villeglé. La contestation n'a pas de monument


Texte paru dans le catalogue Villeglé. Fontes d'Andenne, éditions L.V.M., mai 2011

« Tout l’univers n’est qu’un magasin d’images et de signes auxquels l’imagination donnera une place et une valeur relative : c’est une espèce de pâture que l’imagination doit digérer et transformer...[1] ». En citant ces lignes de Baudelaire dans Urbi et Orbi, un livre qui retrace et théorise son parcours, Jacques Villeglé tend à donner à l’artiste le statut de regardeur des images du monde, qu’il s’approprie et métamorphose à sa manière. « Collectionneur et ravisseur » d’affiches jusqu’en 2000, il s’est ensuite emparé exclusivement des graphismes sociopolitiques. À partir de sigles trouvés au hasard des rues dès 1969, il a formé un véritable alphabet, tissant au fil des années une œuvre riche, chaque fois renouvelée. Un film nous mène dans le tourbillon de sa création et nous fait voir son propre regard en marche : Un mythe dans la ville (1974-2002). Il montre les pérégrinations d’un personnage de l’Hourloupe découvert sur un carton d’invitation de Jean Dubuffet[2], qui lui évoque l’un des caractères d’Alfred Jarry, Bosse-de-Nage. Alternant vues de Paris, du trou des Halles, du Centre Pompidou en construction mais aussi scènes d’action de décollage des affiches lacérées, le rythme des plans se mêle avec perfection à la musique entêtante de Pierre Henry et aux textes-litanies de Bernard Heidsieck. « Signe » : ce mot présent chez Baudelaire revient de manière récurrente chez Villeglé dans la plupart de ses écrits. Découvrir, pointer les signes du réel, composer à partir d’eux des ensembles, sont quelques-unes des actions qui fondent son langage.
À l’occasion des cinquante ans du Nouveau Réalisme, le 27 octobre 2010, il choisit de reprendre une inscription. Il réalise plusieurs grandes plaques de fonte commémorant l’événement historique. En parfait connaisseur des stratégies des artistes que l’on a regroupés sous le nom de Nouveaux Réalistes – appropriations d’objets, constitutions de véritables mythologies individuelles pour chacun d’entre eux –, il va jusqu’à se saisir de leurs propres signatures. Avec ces écritures monumentales – « Mot nu mental », comme l’écrivait François Dufrêne – inscrites de manière pérenne dans le métal, il fait aujourd’hui un pas de côté. La Comtesse Tation pourra reprendre son métro un peu plus tard... Dans ses écrits, Villeglé oppose en effet les « inscriptions d’apparat gravées dans la pierre ou le marbre » (et non dans la fonte) qui « devaient inspirer le respect de leur faste » et la « tentative étroite de détournement des écritures typographiques et manuscrites triomphantes[3] » de la part des artistes et poètes des XXe et XXIe siècles. Dans ces plaques, il continue toutefois d’utiliser ses graphismes sociopolitiques, qui sont fondamentalement d’esprit contestataire. La découverte en 1969 d’un graffiti écrivant le nom de Nixon avec les trois flèches de l’ancien parti socialiste, la croix gaullienne, la Svastika et la croix celtique, autant de signes contradictoires, opposés dans leur signification et leur visée politique, l’intéresse pour son aspect anonyme, secret, engagé et lié au support du mur. De leur côté, Sator et Satan, les carrés magiques qu’il a réalisés conjointement en fonte, convoquent traditions vernaculaires et sciences occultes. Mêler les genres et les écritures : c’est dans ce choix et cette attitude que réside toute la densité de son travail.
L’artiste entretient un lien ténu avec la sculpture. Sa première sculpture en fil de fer de 1947, reprise dans les années 2000 sous forme de multiple, se situait davantage du côté du trait que du volume. Villeglé n’a conçu que peu d’œuvres en trois dimensions. Ses affiches lacérées, a fortiori ses graphismes sociopolitiques, utilisent les deux dimensions du papier. Ces nouvelles fontes se rapprochent de bas-relief. Elles évoquent les plaques épigraphiques antiques ou bien les « Stèles », telles que les a décrites Victor Segalen[4]. Pourquoi décide-t-il ainsi de conférer au langage secret des écritures sociopolitiques l’apparence d’un monument ? Plusieurs hypothèses sont possibles. Il semble, en particulier, qu’il vise à donner corps au langage, en lui insufflant une réelle puissance visuelle, sémantique mais aussi politique.
L’inscription – Le monument
Le 2 novembre 2006 à Cologne, lors de la Köln Messe, à la demande de Nicolas Delcour, ancien ingénieur de la métallurgie faisant la liaison entre Arcelor-Mittal et les artistes, Villeglé concevait une sculpture en acier Corten de huit mètres de long, reprenant le mot ¥€$ qui fut exécutée en divers matériaux et dimensions : acier corten, inox poli miroir et plaqué or. La plus grande de toutes, qui mesure huit mètres de long, est située provisoirement à un carrefour d'un quartier résidentiel de Liège. Il réitère l’opération en avril 2010, en présentant un grand alphabet sociopolitique coloré sur l’un des murs de l’École d’arts plastiques de Châtellerault. L’association avec des entreprises métallurgiques se poursuit avec la création de plaques de fonte. À l’occasion de l’anniversaire de la Déclaration Constitutive du Nouveau Réalisme, il se situe dans le temps de la commémoration. Pour autant, il ne construit ni temple ni pyramide, mais des plaques travaillées dans une fonderie, à Andenne en Belgique. Ne connaissant pas la technique des moulages de fonte, il y a fait fabriquer, par découpage au laser, quatre pochoirs en inox reproduisant fidèlement la structure de ses dessins.
Avec son équipe des Ateliers d'Aquitaine, Michèle & Yves di Folco, il se rend trois fois à Andenne. Il fait la connaissance de l'usine et de Joris Ide, réalise un premier essai puis travaille avec Gilles Chabrier, un sculpteur verrier. Afin de matérialiser les dessins de Jacques, ce dernier a utilisé du matériel léger de sablage. Pour chaque pièce, un moule différent a été réalisé, fait pour moitié par sablage et par des retouches manuelles à l’aide d’outils de fortune, comme des pointes et autres objets trouvés sur place. Cette technique résultant à la fois d’un savoir-faire et d'une pratique autodidacte produit des pièces chaque fois uniques. Après deux jours de mises au point, Villeglé rentre à Paris avec les Chabrier, confiant aux Di Folco la fabrication et la surveillance des soixante pièces. Découper une matrice au laser, préparer une caisse de sable, y poser la matrice et creuser les inscriptions avec un jet de sable, couler la fonte, enfin décaper la plaque avec un mélange acide pulvérisé sur la pâte sablée. Toutes ces actions ont été menées pour forger une œuvre à la hauteur d’un Manifeste : un monument.
« La contestation n’a pas point de monument, mais elle forme les langages en rupture, hantises des assis, des misonéistes ! », écrivait-il pourtant dans Urbi et Orbi. « Si je vois dans mes graphismes sociopolitiques une sorte d'épigraphie contestataire, je ne saurais dire que mes fontes, notre sujet, seraient d'esprit contestataire », déclare-t-il dans un entretien[5]. « Pour une singularité collective » : sur sa plaque, Villeglé écrit cette simple phrase, à la suite de toutes les signatures. Elle indique une tout autre intention que celle de l’autorité d’un pouvoir[6], comme c’est le cas dans la plupart des inscriptions officielles. Lorsqu’ils signent la Déclaration Constitutive, Arman, Hains, Klein, Raysse, Tinguely, Spoerri, Dufrêne acceptent en effet ces termes[7]. Isolant cette simple expression à laquelle il donne force de slogan et ne gardant du mouvement que ses initiales, Villeglé oriente sa conception du Nouveau Réalisme : ce groupe constitue un point d’ancrage commun d’individualités fortes, conscientes de la fonction politique de l’affirmation conjointe de leurs singularités. Cette conception vient corroborer ses positionnements et choix d’artiste. « J’ai été plus sensible aux « génies » collectifs de l’anonymat, représentatifs des conditions sociopolitiques de l’économie quotidienne et des États, a contrario des « génies » individuels qui faisaient alors les beaux jours de l’histoire de l’art. Partant de ces divers concepts et limitant mes choix en 1949 à ce seul support lacéré, tel l’amateur « éclairé », j’ai été attentif à tout ce qui bouge, surprend et interroge. C’est par la pratique d’une pensée divisée que la collection, que j’avais ambitionnée comme une œuvre de création, ne s’est pas figée dans l’académisme car, in fine, pour paraphraser Bergson dans ses multiples thèmes, « il n’y a pas deux tendances, ni même deux directions, mais bien un moi qui vit et qui se développe par l’effet de ses hésitations mêmes », jusqu’à cette collection personnelle qui s’en détache pour aller dans le domaine public », écrit-il dans Urbi et Orbi[8]. Ses sculptures récentes sont sous-tendues par de telles affirmations. Car inscrire, graver, construire un monument, c’est donner à son œuvre une nouvelle orientation, tout en la maintenant dans sa dimension d’expérimentation, de choix et de mouvement. En revenant aux conditions initiales de production d’un texte manifestant l’autorité – texte de loi, écriture épigraphique – qu’il détourne de manière subtile en choisissant les termes d’un Manifeste ou bien en reprenant des formules alchimiques, il fait un nouvel acte politique de détournement des outils et attributs du pouvoir.
Dans les premières lignes de son livre, Victor Segalen donne une définition des « Stèles » : « Elles sont des monuments restreints à une table de pierre, haut dressée, portant une inscription. Elles incrustent dans le ciel de Chine leurs fronts plats. On les heurte à l’improviste : au bord des routes, dans les cours des temples, devant les tombeaux. Marquant un fait, une volonté, une présence, elles forcent à l’arrêt debout, face à leurs faces. Dans le vacillement délabré de l’Empire, elles seules impliquent la stabilité[9]. » Si la matière est différente, le caractère d’inscription et de table imposant une présence, si précisément exposé par le poète, nous aide à définir de manière plus juste la nature des plaques de fontes. Segalen s’intéresse à ces objets dans leur dimension d’objets archéologiques, liés à l’origine de toute écriture. Avec ces « Stèles », il remonte à la source de la langue, situant son poème dans « cette ère unique, sans date et sans fin, aux caractères indicibles, que tout homme instaure en lui-même et salue[10] ». À travers les mots « Empire », « volonté » ou la proposition « elles forcent à l’arrêt debout », il désigne avec clarté le lieu d’une expression du pouvoir, qui ne serait cependant plus assuré que par des signes immémoriaux. Il ajoute : « Ce sont les décrets d’un autre empire, et singulier. On les subit et on les récuse, sans commentaires ni gloses inutiles – d’ailleurs sans confronter jamais le texte véritable : seulement les empreintes qu’on lui dérobe[11]. » Avec la frontalité décrite par Segalen, les plaques de fonte de Villeglé rappellent le marquage d’un texte de loi, tout en affirmant leur singularité et leur impossibilité à être saisies dans la totalité de leur sens. Elles évoquent une stèle célèbre, la pierre de Rosette, écrite en deux langues et trois écritures : l’égyptien en hiéroglyphes et en écriture démotique et le grec, permettant ainsi de déchiffrer les hiéroglyphes. De fait, avec ses graphismes sociopolitiques, Villeglé nous invite à décrypter une langue oubliée dont il est seul connaisseur.
Plutôt qu’à un monument, ce travail pourrait être assimilé à une forme de « moviment », comme Francis Ponge l’a écrit à propos du Centre Pompidou, un espace vivant voué à la circulation des idées et des savoirs.
Une stratégie de lecteur et de collectionneur
Les variations multiples de lecture et d’interprétation des textes choisis, les collisions d’univers et d’idéologies antinomiques constituent toute l’intensité des alphabets sociopolitiques. Elles ouvrent, à chaque nouvelle œuvre, de nouveaux possibles de création. De même qu’il cite Baudelaire considérant l’univers comme un magasin de signes, Villeglé est sensible à la dimension d’interprétation que véhicule toute lecture. Une interprétation mise à mal, puisque les écritures sociopolitiques accentuent la difficulté de déchiffrage des textes. Ce caractère crypté est une exigence pour l’artiste. Il fait ainsi basculer le texte du côté de l’image, qui elle-même passe du côté du signe. « L’image brouillée ou le mot déformé n’agit plus que comme un signe, écrit-il en effet, mais tel un phénomène de la logique de l’inconscient, comme incitatif subjectif, avec cette particularité, disent les linguistes de la fin du siècle passé, que cet incitamentum est pris pour un signe et que l’esprit commence, confusément, par inventer, alors qu’il cherche à comprendre et ne croit rien faire d’autre. Ces même linguistes avanceront également que la métaphysique naquit, s’enrichit et se fortifie de la mauvaise interprétation du langage[12]. »
Les savoirs qu’il mêle à travers les écritures sociopolitiques sont de nature populaire ou savante. Ils appartiennent à toutes les époques et à tous les domaines. L’inventaire est l’une de ses modalités de création. En ce qui concerne les carrés magiques, il reproduit la Melancholia de Dürer, le Quadrangle de Malevitch, le Sator, le Satan. Toutes les traditions sont convoquées. Des possibilités d’interprétations multiples jalonnent ses créations. Il note la signification du Sator : sa traduction littérale pourrait être « Le semeur est à la charrue, le labour occupe la roue ». Prenant un sens religieux, la phrase est également souvent traduite par : « Dieu est le soc, il dirige les œuvres et les cycles ». Dans un dessin datant de septembre 1995 reproduit dans Le Carnet d’Annette, 1998 / 2004 qui cite le carré magique Satan, il en mentionne une signification possible, signée Jacob Boehme : « Satan est la colère de DIEU ». Le S de Satan est écrit avec le sigle $, au C en croissant de lune il adjoint une étoile islamique : associés ainsi, les symboles religieux et politiques peuvent s’affronter en silence.
Regrouper ces sources diverses, comme le fait l’artiste, revient à constituer une mémoire vertigineuse. Les graphismes sociopolitiques juxtaposent une mémoire sociale et politique glanée dans la ville. Ce qui se joue dans les affiches, c’est un affleurement des différentes couches déposées successivement sur les murs au fil du temps. L’artiste ne s’y est pas trompé, en parlant à leur propos d’ « hypermnésie créative ». « La lacération des affiches éveille le souvenir, et le souvenir à son tour atteint, effeuille successivement les couches superposées des feuilles de papier déchiré qui jouent le rôle de mémoire, les chemins de la mémoire deviennent les sentiers de la création qui convoque autour d’elle même au carrefour étoilé des grandes, des petites manœuvres, d’autres images centrifuges et centripètes. De ces excisions en profondeur les slogans de la propagande et l’imagerie commerciale deviennent altérés, chargés d’étranges dépouilles[13] », écrit-il à ce sujet.
La métaphore de la superposition des feuilles dans les affiches lacérées, dépositaires d’une mémoire visuelle, politique, économique, populaire, dont il ne reste parfois qu’une bribe, une couleur, une lettre, prend également tout son sens dans les alphabets sociopolitiques.
Une stratégie de poète ?
L’art de la citation chez Villeglé est aussi précis que percutant. En parfait « appropriateur », il parvient chaque fois à pointer dans ses lectures l’élément qui viendra donner une nouvelle finesse d’interprétation à son travail. L’artiste est aussi parfait connaisseur des théories linguistiques et sociolinguistiques. « Qu’il soit le signe et non la chose, c’est ça qui les ravit[14] »: cette citation d’Henri Michaux résonne très clairement avec sa propre pratique, puisqu’il s’intéresse en tant que plasticien au langage et au texte. En affirmant la primauté du signe, il reprend à son compte les théories structuralistes du langage.
En allant plus loin, on peut affirmer que sa stratégie peut être assimilée à celle d’un poète. Du moins si l’on s’attache au rôle que définissent pour lui Roland Barthes et Michel Foucault. « La mort de l’auteur », l’article de Roland Barthes, date de 1968 et « Qu'est-ce qu'un auteur ? », la conférence de Foucault, a été donnée en février 1969 à la Société française de Philosophie. Le début des graphismes sociopolitiques leur est donc concomitant. « La mort de l’auteur » énonce le credo post-structuraliste. Tandis que Barthes proclame « la mort et l’auteur » et « la naissance du scripteur », Villeglé vise dans ces nouvelles écritures la « retranscription impersonnelle des signes sociopolitiques arrachés à la trivialité du quotidien ». Contre l’ « expression » et la « voix », Barthes oppose en outre l’« inscription » du scripteur, dont la « main » « trace un champ sans origine – ou qui, du moins, n’a d’autre origine que le langage lui-même ». De son côté, dans un entretien, Villeglé cite une phrase proche de la thèse de Barthes. Il évoque à propos de son propre travail « une réévaluation du rôle d’auteur qui n’est plus seulement un génie inspiré ». Il aime également ajouter : « Je suis un simple dessinateur qui fait des planches encyclopédiques[15] ».
De fait, tout son œuvre se construit sur le mode de la reprise et de la citation, dont les combinaisons sont déclinables à l’infini. Or agencer des signes, comme il le fait, à la manière de phonèmes dans la langue, pour créer des séquences, telle est la vocation de tout langage. Selon Barthes, le rôle de l’écrivain est de « mêler les écritures ». L’expression pourrait parfaitement convenir à l’artiste, qui parle de son côté de « guérilla des écritures ». Il est question chez lui d’un mélange de signes provenant de sources diverses. Son travail articule tout un registre de citations multiples : il se situe dans un régime post-moderne des collages, des secondes mains et des fausses suivantes.
Cependant, la théorie de la primauté du signe définie par les structuralistes est de plus en plus remise en cause aujourd’hui, à juste titre, par plusieurs linguistes. Dans les affiches comme dans les graffiti, Villeglé se positionne délibérément du côté de l’illisible et de l’image. La théorie d’Anne-Marie Christin, qui affirme en particulier que l’écriture relève du domaine de l’espace et de la communication visuelle, peut nous aider à analyser son œuvre. Elle écrit dans L’image écrite ou la déraison graphique : « S’il est vrai que l’image relève de la catégorie de l’espace, il faut admettre d’abord que sa surface est première, c’est-à-dire préalable aux figures représentées, et telle que ces figures en soient elles-mêmes tributaires, mais aussi que les intervalles qui les séparent en préservent les valeurs. La mutation de l’image en écriture confirme de la façon la plus claire, mais aussi la plus énigmatique, une observation aussi simple : l’espace est la seule donnée formelle qui demeure identique en chacune d’elles, comme si c’était lui qui constituait leur principe commun à toutes deux, et que la réduction même de la figure en signe lui était due[16]. » Concernant les alphabets notamment, l’auteur évoque « ce système inerte et clair qu’aucun désir culturel ni aucun souvenir de ce désir ne rend véritablement concret en Occident[17]. »
À la manière d’autres artistes contemporains qui utilisent le langage écrit, Villeglé a saisi la brèche désignée par Anne-Marie Christin. Dans ses graphismes sociopolitiques, il parvient en effet à rendre l’alphabet concret. Leur forme adopte un caractère presque pictural, mais elle réactive également les strates d’une histoire et rejoue les façons dont l’écriture a été traitée, malmenée ou encore mise au service d’une ou de plusieurs idéologies. Réceptacles d’une histoire, ses textes cryptés se réapproprient un espace matériel, un support, mais aussi une iconicité perdus. De sorte que l’alphabet ne fonctionne plus chez lui comme un simple répertoire disponible de signes, mais comme un lieu vivant de sémantisation.
Ce qu’il désigne comme une « guérilla des écritures » concerne toutes ces couches de sens et d’histoire superposées. La mémoire graphique, riche de toutes les inventions plastiques liées au trait et à la couleur, la mémoire politique de tous ces sigles confrontés et la mémoire poétique, témoin d’une capacité à inventer de nouvelles formes d’écriture, affleurent successivement dans ses œuvres.
Une colère collective
Écrivant dans son alphabet sociopolitique, l’ « historien releveur », tel qu’il se définit, est conscient de cette mémoire qu’il active. Il se fait copiste, avivant un entrecroisement de langages divers, parfois opposés dans leur histoire et leur fonction : ainsi lorsqu’il confronte la tradition satanique du Satan et celle, alchimique, du Sator, ou lorsqu’il reprend l’alphabet des Obo. Parmi les signes Obo, également introduits par Jean-Michel Basquiat dans ses peintures, on trouve par exemple des inscriptions signifiant : « Rien d’intéressant à voler ». Villeglé souligne que la fonction de ce langage crypté est plus défensive que directement associée à un désir de vol ou de nuisance. Cet ensemble de codes le retient avant tout pour sa dimension secrète. De la même manière, il s’intéresse à l’utilisation du registre mathématique chez Georges Perec, en particulier dans le recueil Alphabets, dans lequel l’auteur suit des instructions telles que : avec les dix lettres E S A R T U L I N O, choisir chaque fois une des 16 lettres restantes, la placer 11 fois dans une matrice de 11 x 11 lettres disposées en matrices... Perec se situe du côté du jeu et des mathématiques, faisant du langage écrit une matière vivante qu’il est possible de défier et de façonner. Les alphabets secrets, les langues indo-européennes présentées sous forme d’arbres généalogiques, voilà tout ce que Villeglé s’approprie et transforme.
À travers des références à de telles traditions, littéraires, alchimiques, sociétales, toute une cryptographie populaire se rejoue dans ces écritures. La signification de chacun de ces systèmes graphiques pourrait être donnée à qui la cherche, mais elle prend véritablement sens dans son impossibilité à être lue et comprise intégralement par tous. En effet, entre langage, sigle et image, l’artiste maintient toujours un degré d’indétermination ou d’hésitation quant à la nature des graphismes dont il se fait l’historien. Conçus de manière autonome, ses alphabets fonctionnent finalement moins comme des modes d’emploi, des manuels pour apprendre à lire des écritures oubliées ou peu connues, que comme des réceptacles, des lieux d’inscription et de déploiement d’objets de communication verbale et visuelle oubliés.
En conférant au langage un espace et une picturalité, capables de produire sur le lecteur un réel impact sensible, Villeglé donne à ses graphismes sociopolitiques un statut d’images-textes (Picture-Text[18]). Il fait de ces éléments écrits des « entités plastiques », comme l’a écrit Richard Hamilton à propos des Gesammelte Werke de Dieter Roth – ensemble de livres d’artiste regroupant, dans une oscillation entre l’image proprement dite et le texte à lire, Idéogrammes et Constellations. Une dimension performative du langage affleure dans ces graphismes sociopolitiques, qui deviennent des sortes de témoins poétiques, politiques et économiques de leur temps, agissant véritablement sur la sensibilité et la pensée de chacun.
L’artiste peut rendre envieux les poètes, puisqu’il parvient à inscrire, dans la forme même de l’écrit, l’instabilité et le rythme qui sont les indices d’une pensée vivante. Le pari était de donner, à l’occasion d’une commémoration, la forme d’un monument à ces signes en mouvement. Revenant sur sa conception du monument, Villeglé précisait dans un entretien : « Quelques monuments aux morts de la guerre 14/18 sont contestataires, « Mort à la guerre » et ne furent pas inaugurés en présence d'un représentant de l'État[19] ». Ces tirages en fonte représentent une nouvelle étape de son aventure. À travers ces inscriptions cryptées, son work-in-progress s’arrête un instant, pour mieux s’approprier et détourner les textes officiels et brouiller, déformer, faire bouger les lignes des langages trop figés.
Paris, le 20 août 2010
Marion Daniel



[1] Baudelaire, « Une exposition universelle », in Le Pays, Paris, 1er mai 1885, cité par Jacques Villeglé in Urbi et Orbi, Transédition, 2005, p. 9.
[2] L’exposition de Jean Dubuffet s’intitulait Paysages castillans. Sites tricolores. Elle a eu lieu au CNAC, en 1975.
[3] « Pour une cryptographie populaire », Urbi et Orbi, paragraphe 24, op. cit., p. 187.
[4] Victor Segalen, Stèles, Le livre de poche, 1999.
[5] Les citations non référencées de ce texte proviennent d’entretiens réalisés par Marion Daniel avec l’artiste en juillet 2010.
[6] « La fonction majeure des écritures monumentales fut de manifester l’autorité d’un pouvoir politique ou religieux maître de l’espace urbain ou d’un lieu sacré », note Villeglé dans Urbi et Orbi, op. cit., p. 187.
[7] La phrase entière est : « Les nouveaux réalistes ont pris conscience de leur singularité collective. Nouveau Réalisme = nouvelles approches perceptives du réel ».
[8] Ibid., p. 101.
[9] Victor Segalen, op. cit., p. 43.
[10] Ibid., « Sans marque de règne », p. 55.
[11] Ibid., p. 47.
[12]Jacques Villeglé, Urbi et Orbi, op. cit., p. 81.
[13] 1991 / 1992. Texte écrit en caractères sociopolitiques à l’occasion de l’exposition universelle de Séville en 1992, repris dans le Carnet d’Annette.
[14] L’artiste reprend cette phrase de Michaux extraite de « Un barbare en Asie », in Urbi et Orbi, op. cit., p. 189.
[15] Jacques Villeglé, entretien avec Marion Daniel, op. cit.
[16] Anne-Marie Christin, L’image écrite ou la déraison graphique, Flammarion, collection Champs, 2009, p. 26.
[17] Ibid., p. 45.
[18] Ce terme a été utilisé pour qualifier des livres de Dieter Roth.
[19] Jacques Villeglé, Entretien avec Marion Daniel, op. cit.