mercredi 21 mars 2012

Peter Soriano. Autre côté (Other side)


Texte publié dans le catalogue Peter Soriano, éditions Liénart, mars 2012.

Rues de New York. Des signes tracés au sol à la bombe, en jaune, rouge, orangé, à l’endroit des passages piéton ou au milieu des routes ; langue impossible à déchiffrer pour qui n’y est pas initié. Des flèches, des zigzags, des mesures de distances, des lettres, inscrits en tous sens. Sur le site du New York Times, je retrouve ces « Street markings » : une photographie d’une rue de Chinatown cadrée sur un sol recouvert de ces signes. Dans l’entourage de Peter Soriano, à New York, il y a donc ces signes au sol. Ces derniers renvoient à des codes très précis écrits par les personnes qui balisent les routes mais sans ce savoir-là, ils paraissent invariablement comme des signes abstraits, impossibles à lire. Ce qui est intéressant et surprenant au premier abord, c’est qu’ils soient au sol et non sur les murs, comme le sont les graffitis. Cela crée une horizontalité de surface, un espace que l’on peut parcourir et éprouver par le déplacement.
Ces dernières années, Peter Soriano a occupé deux ateliers à New York. Dans le premier, à Brooklyn, de grandes fenêtres donnent au loin sur des échangeurs : une autoroute surélevée. Camions et voitures y défilent, traçant une ligne courbe continuellement en mouvement : plusieurs axes se croisent, dans une situation visuelle toujours mobile. C’est là que sont nées les sculptures intitulées The Other Side, qu’il réalise depuis 2008. Dans les coins de la pièce entre deux fenêtres, sur le long mur faisant face aux fenêtres ou entre celles-ci, des signes graphiques tracés à la bombe prolongés par des câbles tendus et des tubes d’aluminium, autant d’éléments assemblés dans des combinaisons chaque fois différentes. Dans l’atelier, l’extérieur est partout présent. Lorsqu’il commence à réaliser The Other Side, tout se passe comme si Soriano tenait un journal visuel des mouvements de son regard répondant à ce qui s’agite autour de lui. Ces pièces rendent compte d’un regard directionnel posté dans un endroit de l’espace, au sein duquel plusieurs vecteurs s’animent. Espaces ouverts dans lesquels lignes d’acier et signes graphiques sont assemblés au mur, elles décrivent aussi les trajectoires de pensée de l’artiste lorsqu’il contemple l’espace. Associés aux câbles, rectangles, cercles, croix, flèches, y construisent un espace situé entre signe, langage, espace, couleur, forme.
Le deuxième atelier, sur Warren Street, se trouve au cœur de son appartement, dans un lieu de passage. La perspective est opposée. Aucune fenêtre ne vient lui apporter d’éclairage direct, pas de vue non plus. Les trois murs de l’atelier se terminent dans ce passage, un lieu dans lequel on circule ; d’un côté, une ouverture vers une grande pièce, de l’autre, un prolongement dans un couloir. L’atelier est ici lieu de stationnement, de recueillement pourquoi pas, puisque aucune ouverture directe vers l’extérieur n’y est ménagée. Plus que de sollicitation visuelle, il est donc question de mémoire assemblant différentes images mentales. Dans ce lieu, le travail se modifie à nouveau. Les pièces The Other Side se poursuivent, mais semble-t-il dans une plus grande épure. Cet atelier est l’endroit dans lequel il vit, passe ou séjourne chaque jour. Il peut regarder les formes inscrites à chaque instant. Lors de ses passages, elles peuvent se lier dans son regard et jouer les unes par rapport aux autres. À cet endroit, en 2011, Peter Soriano accole à ses pièces qui forment une série des « nombres » (« numbers »). Dans un premier temps, il pense ajouter des barres verticales entre chacune d’entre elles. Mais rapidement, celles-ci sont oubliées. Ce qui compte en effet, c’est l’association des unes aux autres. « What is the next one[1] », dit-il. Dans son esprit, il souhaite se confronter au très long mur de la galerie Fournier, un mur difficile car il offre une très grande surface et ne permet pas beaucoup de recul. Les nombres qu’il inscrit rappellent ceux apposés par Matisse à côté de chaque station du Christ dans le dessin des stations de la croix de la Chapelle du Rosaire à Vence. En numérotant ainsi les scènes, on bascule du côté du récit. Les traits du dessin de Matisse, parfaitement schématiques, se lient les uns aux autres, autorisant de multiples modes de lecture possibles. Les nombres sont là pour orienter le sens du récit que les traits du dessin, parfois totalement mêlés d’une station à l’autre, peuvent faire dériver dans d’autres directions. Une jambe devient un dos, les silhouettes d’un corps simplifié ne sont que de simples lignes qui se poursuivrent dans chaque nouveau dessin. Si bien que dans une telle œuvre, il existe plusieurs récits : l’histoire connue des stations de Jésus et le récit sous-jacent des lignes écrites par Matisse, composant un autre phrasé. C’est dans ce deuxième récit que se situe toute la tension de l’œuvre. Autre récit, Other Side.
Considérer les relations entre espace et pensée, examiner la distance entre les choses mais aussi le rapport du dessin et de la sculpture au signe et au langage envisagé comme un ensemble de symboles visuels, font partie des préoccupations de Soriano. La nouvelle épure de ses pièces se conjugue à une mise en relation des éléments entre eux. Comme si les situations visuelles qu’il mettait en œuvre jusque-là, une fois privées du dehors ou de leur source visuelle, trouvaient à s’écrire et à se conjuguer entre elles dans la mémoire. Dans une mise en tension davantage mentale que visuelle.
Le récit et la mesure des choses
Dans l’atelier visité en mars 2011, les pièces se chevauchent sur toute la hauteur du mur. Le lien avec Matisse s’écrit davantage ici, dans le studio de Warren Street. L’atelier reste l’endroit où les choses s’élaborent et définissent leurs relations. Aussi, la totalité du mur y est employée, dans une association qui superpose les éléments et ne respecte pas nécessairement l’ordre croissant des nombres. À la galerie Jean Fournier pour son exposition de septembre 2011, son choix prend toute son ampleur, dans une plus grande radicalité. Sur toute la longueur du grand mur de la galerie entrecoupé par un poteau au centre, à gauche en entrant, il a choisi de déployer ses pièces suivant un ordre croissant des nombres, rythmant l’ensemble par un vide ménagé entre chacune d’entre elles. Le développement se poursuit, épouse un angle droit puis se termine sur le mur du fond de la galerie. Le mot « récit » vient à nouveau à l’esprit lorsqu’on évoque ces œuvres. Récit, ici, s’entend au sens où Dominique Petitgand écrit : « Quelque chose s’est déroulé, point par point, on en connaît la fin[2]. » Il y a tout ceci chez Soriano : des pièces ou « stations », un déroulement progressif, ordonné et continu et une fin, affirmée par un ensemble de signes dont la signification est proche de celle du point.
Other side, autre côté. Direction qui s’oppose à celle que l’on connaît ou qui est autre que celle que l’on prend habituellement. L’autre côté d’Alfred Kubin, le récit encore, le côté du rêve et des confins, du contrepoint. De l’autre côté du miroir ou du chemin. Celui qui vient en second, qu’on n’a pas pris au départ et qu’on finira peut-être par prendre. Dans l’exposition Other side >(NUM)BERS à la galerie Jean Fournier, Peter Soriano fraie un chemin possible : une suite de pièces numérotées à travers laquelle il organise une phrase ou un phrasé. Dans un texte intitulé « Peter Soriano’s New Directions[3] », Raphaël Rubinstein insistait sur le rôle du mur, qu’il proposait d’inclure dans la liste des matériaux utilisés par l’artiste. Le mur fait en effet pleinement partie de ces œuvres, tout comme l’espace environnant. Pour lui, le mur n’est pas seulement une surface d’accrochage : c’est le lieu de référence, l’endroit à partir duquel les distances s’évaluent. Le socle et le point de départ qui permet de déterminer ou de définir une mesure des choses. Espace, surface du mur, lignes et signes graphiques forment une syntaxe pour la pensée : grâce à un alphabet incluant toutes ces données.
À partir de 2006, Soriano propose un titre pour ses pièces : celles-ci sont désignées en tant que « Situations ». Le mot renvoie à l’espace environnant, au « site » en lui-même mais aussi à toutes les circonstances qui l’accompagnent. Une situation désigne également une position géographique, ce qui compose l’ensemble des conditions dans lesquelles un objet ou une personne se trouve. Pour l’artiste, le mot fait écho au site et au non-site, à l’endroit physique comme à l’endroit de fiction, et même à l’endroit virtuel (site entendu au sens de « site Internet »). Dans l’exposition de la galerie Fournier en 2011, Peter Soriano propose de créer un nouveau rapport au site en disposant ses pièces les unes à côté des autres. Il ne lui suffit plus qu’elles soient juxtaposées : elles sont numérotées. Alors qu’un premier chiffrage en rouge est biffé, un autre apparaît en brun qui reprend une disposition croissante des nombres. Le chiffrage en rouge correspond à la disposition initiale des pièces, qui sont redistribuées à chaque installation dans l’espace en tenant compte des caractéristiques de ce dernier. Cette nouvelle disposition donne lieu à une autre numérotation. Ainsi, chaque élément est à la fois pensé dans un ensemble et autonome. Pour l’artiste, les chiffres ont un sens. Dans son travail de sculpteur depuis les débuts, il s’intéresse à la distance entre les choses. Beaucoup de dessins qui retiennent son attention comportent aussi des chiffres : chez Donald Judd ou chez John Cage, on trouve des dessins, signés, sur lesquels figurent uniquement des calculs. Ce qui l’intéresse, c’est que le calcul, la mesure des choses devienne l’œuvre elle-même. L’artiste calcule une distance depuis l’endroit où le corps se trouve, jusqu’au mur, et crée une tension de l’un à l’autre. En installant ses pièces suivant un ordre croissant numéroté, il instaure un déroulé temporel, un comptage du temps. Huit temps, mesures ou positions. Huit stations pour le regard.
Situation en huit temps : Langage et picturalité
En huit temps : le premier comme une tension simple entre deux câbles, à l’extrémité desquels une flèche et un T à l’envers tendent vers un même cercle, poussent dans le même sens. Le deuxième en trois câbles et deux mouvements contraires. Flèche à double embout (le signe mathématique désigne une équivalence – équivaut à) entre deux crochets (délimiter un espace de tension) et flèche directionnelle vers le sol, d’un point d’aluminium à un autre (indiquer une direction). Le troisième en long mouvement directionnel vers le bas (flèche rouge assortie d’une croix), câble tendu à droite créant avec cette flèche un angle aigu. Au quatrième temps, un seul câble parallèle au sol. À l’extrémité de celui-ci, un point, entouré de deux parenthèses rouges. Autour, quatre petites flèches disposées aux quatre coins et dirigées vers les parenthèses. Toujours pour circonscrire une situation. En cinquième temps, plusieurs câbles, une parenthèse, des flèches en sens convergent. En sixième temps, deux câbles terminés par un rectangle, un autre câble horizontal s’achève par une flèche dirigée vers le bas. Le septième temps, une pièce à cheval entre deux murs : un segment terminé par un plan vertical, à nouveau une flèche. Sur le mur adjacent, une petite excroissance. Le huitième temps enfin, termine la série : un segment de droite s’achève par un plan perpendiculaire et une flèche, dans son prolongement. Les deux sont dirigés l’un vers l’autre, comme pour marquer une pause, dans une fin de phrase. Flèches, rectangles, cercles, croix et autres signes composent un alphabet. Grâce à une syntaxe mise en place par l’artiste articulée par des câbles et des tubes d’aluminium, ils s’agencent entre eux. Selon Paul Klee, l’utilisation de la flèche dans une œuvre insuffle une direction et un dynamisme à celle-ci. Chez Soriano, les flèches sont partout. Peut-être davantage qu’à un alphabet d’éléments composant dans leur assemblage une sémiotique singulière, ces flèches renvoient à une vision dynamique de l’espace et à une appréciation de celui-ci. Les flèches doubles proposent une équivalence : équations dans lesquelles deux situations sont mises en tension, en compétition. Associer, poser l’équivalence, circonscrire une situation, faire converger des éléments : autant d’opérations de pensée traduites dans un langage exclusivement visuel.
Dans le même temps, tout se passe comme si Peter Soriano, sculpteur, revenait aux fondamentaux de la peinture. Une surface, des lignes, des couleurs, des zones de tension : ces éléments renvoient au vocabulaire pictural. Il est question dans ces pièces de surfaces, de tracés. Je reviens au rôle du mur, qui est la surface de référence, la feuille ou le socle. Des plans se dessinent dans la relation entre les lignes des câbles et le mur, ou des câbles entre deux. Entre une droite et un plan, on peut dessiner un autre plan. Sur ces plans ou ces surfaces, il insère des signes. Il est question de peinture car le trait de couleur définit, délimite et construit à lui seul un espace. Jusqu’où peut aller la main et la ligne tracée par celle-ci sur le mur ? Ces tracés sont à la mesure du corps. Cependant, on peut dire aussi que dans ce travail, le geste est toujours mimé. Une fois ses œuvres réalisées, l’artiste élabore en effet des instructions ou modes d’emploi grâce auxquels n’importe qui peut les réaliser, à condition d’en suivre le plan de montage. Ces traits et signes sont donc toujours susceptibles d’être refaits, retracés, s’agençant chaque fois à un nouvel espace. De la même façon, ses couleurs sont industrielles et l’artiste les utilise en fonction du code qu’elles peuvent activer les unes par rapport aux autres. En utilisant des « instructions », Peter Soriano se rapproche de la méthode de Sol LeWitt. « La pensée de l’artiste est secondaire au procédé qu’il met en œuvre depuis son idée de départ jusqu’à l’achèvement[4]» dit ce dernier. La réalisation de l’œuvre dépend de la réalisation systématique de ces opérations. Cependant, ces instructions de Sol LeWitt dans ses propositions pour des dessins muraux ou pour des expositions par exemple autorisent des libertés[5] à ceux qui les exécutent. D’un côté ce travail préfère l’idée à la réalisation, de l’autre il autorise toutes les permutations et tend à épuiser un système. La comparaison avec LeWitt et l’art minimal s’arrête ici. Chez Soriano, chaque œuvre a son unicité et est liée à un geste précis qui engage le corps entier. De plus, lui parle classiquement de sculpture. En quoi ses pièces sont-elles des sculptures ? Les moyens qu’il utilise sont d’une grande matérialité (tubes d’aluminium, câbles d’acier). D’un autre côté, sa relation au geste et l’utilisation de matériaux industriels le rapprochent d’une artiste comme Renée Levi (on retrouve encore la peinture). Cette dernière a elle aussi fait du geste à la bombe proche de la peinture graffiti l’un des énoncés de son travail. Ce qui importe, pour elle, c’est le passage de la couleur comme geste au geste seul, en se demandant chaque fois : qu’est-ce qu’une peinture ? La toile ou le mur deviennent une scène pour le geste et la peinture se traduit par un mouvement dans l’espace. Pour elle, la peinture se définit comme un événement dans un espace, qui implique et provoque à son tour un déplacement chez le spectateur.
Chez Peter Soriano, les préoccupations sont aussi de l’ordre de l’espace et de la couleur. Pour autant, peut-on dire aussi que sa question, en réalisant de telles pièces, consiste à se demander, comme en miroir : qu’est-ce qu’une sculpture ? Il semble qu’il réduise les moyens de la sculpture à un ensemble restreint d’éléments. Cependant, le geste vient apporter une distance importante avec le médium. Chez ces deux artistes, il est au second degré. C’est un geste refait, qui renvoie à toute une histoire de la peinture – histoire de la peinture en général, expressionnisme abstrait et peinture gestuelle en particulier – ou de la sculpture – geste de réduction ou d’assemblage, geste de dessin dans un espace – pour les rejouer. L’utilisation de la bombe implique une distance supplémentaire avec le médium. Avec la bombe, on ne touche pas le support. On reste à distance ou en décalage, on tague une surface, on la marque, on l’identifie (comme on tague une photographie sur Internet), on y imprime sa trace. Il y a réduction des moyens de la sculpture au geste, à l’intérêt porté aux matériaux, à la création d’un espace. La sculpture perd son caractère d’objet, devenant une activité possiblement rejouée dans n’importe quel endroit, impliquant un temps du tracé. Matériaux, geste, tracé, espace et temps sont les fondamentaux de cette activité, à laquelle il convient d’ajouter la dimension de langage.
Mais s’agit-il vraiment d’un langage ? Dans ces œuvres, tout se grippe : les nombres (numbers) et les signes sont le plus souvent barrés, les crochets qui délimitent une proposition l’enferment, les flèches sont barrées par des croix... Autant d’éléments qui plongent le langage dans une situation d’impasse ou d’empêchement, au sens où Samuel Beckett parle de « peintres de l’empêchement ». « Il y a toujours ces deux sortes d’artistes, dit Beckett, ces deux sortes d’empêchement. L’empêchement-objet et l’empêchement-œil. Mais ces empêchements on en tenait compte. Il y avait accommodation. Ils ne faisaient pas partie de la représentation, ou à peine. Ici ils en font partie. On dirait la plus grande partie. Est peint ce qui empêche de peindre[6] », écrit Beckett. Empêchement-objet et empêchement-œil, ces deux termes sont saisissants lorsqu’on regarde Soriano. D’un côté, l’œuvre quitte son statut d’objet, se dématérialise progressivement, de l’autre une écriture s’élabore qui dit l’empêchement, l’achoppement, l’impossible prononciation, la difficulté à dire. Plus qu’une réduction de la sculpture à ses moyens les plus simples, l’artiste propose une sorte de contre-proposition pour la sculpture : montrer ce qu’elle peut encore être lorsqu’on empêche au maximum ses moyens, à savoir sa dimension d’objet, sa complexité visuelle, etc. En 2006, il écrit un très beau texte intitulé « La mémoire fautive[7] ». La mémoire fautive ou ces lapsus, déplacements et condensations qui se forment dans les rêves, amalgamant plusieurs données et événements. Dans les œuvres de Soriano, des signes se combinent, associés à des vecteurs se déplaçant d’un point à un autre. Ainsi, tout se passe comme si ce langage laissait de côté les significations pour se concentrer sur les actions, process, déplacements et fusions présents dans l’esprit et dans la mémoire lorsqu’elle se souvient des événements visuels qu’elle a enregistrés, travaillés, pensés et qu’elle tente d’en restituer le développement. Par le dessin plutôt que par le récit, par la pensée visuelle plutôt verbale.
Process et rythme
Process, ici, s’entend au sens de développement d’une forme dans le temps pouvant adopter toutes les variations possibles. En l’espace de trois ans, les Situations de Peter Soriano se sont simplifiées. Le nombre des couleurs se réduit (rouge et orangé le plus souvent). Quant aux câbles et à l’association de signes divers, ils adoptent une économie plus stricte : chaque sculpture correspond à une situation simple de tension entre deux ou trois éléments. La numérotation évoque l’utilisation des mesures en musique. La référence musicale intervient à plusieurs niveaux : chez Soriano, le déroulé des sculptures se fait à la fois dans l’espace et dans le temps. On pense à John Cage, qui considère le processus comme « processus compositionnel », faisant intervenir le phénomène du hasard. Cage parle de ses pièces en termes de « structure » et de « méthode ». Il affirme : « La notation prenait la forme de notes uniques dans l’espace, l’espace suggérant le temps sans le mesurer[8]. » Une partition telle que Cartridge Music, 1960, associe lignes pleines, lignes pointillées, points et cercles à l’intérieur desquels Cage inscrit des chiffres (représentant des chronomètres). Chaque ligne désigne une portion temporelle, les actions étant définies par exemple par l’entrée et la sortie de la ligne pointillée par rapport au sens du chronomètre.
Cage pose l’équivalence entre une forme et un son, entre un déroulé temporel et un espace. En numérotant ses pièces, Soriano s’inscrit dans le même type de démarche. « Suggérer le temps sans le mesurer » : cette phrase peut être un indice pour comprendre son travail. Si les matériaux sont différents : lignes dans l’espace, tubes d’aluminium, signes tracés à la bombes, nombres, il organise également une progression pièce à pièce à laquelle correspond une division structurelle de l’ensemble du mur par parties. Cette organisation temporelle renvoie à un temps de la mémoire visuelle. Jusqu’à quel point le geste peut-il dessiner, retracer ce qui a agi dans sa mémoire, jusqu’où peut-il aller dans cette reconstruction ? Voici les questions qui se posent face à son travail. Ce qui frappe ici, c’est la création d’un espace relationnel dans lequel les éléments s’agencent les uns par rapport aux autres de façon processuelle. La comparaison des sculptures murales de Soriano avec une partition a ses limites : ces dernières n’ont nullement vocation à être interprétées, de quelque manière que ce soit. Cependant, l’idée chez Cage d’un processus pouvant donner lieu à diverses formes d’interprétation possibles trouve un écho chez Soriano : il propose une combinatoire impliquant peu de signes, ne désignant pas de sons mais renvoyant à des mouvements du corps et du regard. Énigmatiques, ces sculptures ont à voir avec une interprétation singulière de l’espace mise en forme de façon temporelle. Parallèlement, avec ses instructions ou modes d’emploi pouvant être exécutés par d’autres, il retrouve dans une certaine mesure le jeu de la partition. Consignant des gestes à rejouer, dans d’autres espaces.
En accordant une telle importance au geste, ces sculptures entretiennent un lien au déplacement – ces œuvres rendent compte d’un regard sans cesse en activité, en mouvement – à la performance – un geste est refait à chaque actualisation de la sculpture – et à la dématérialisation des œuvres. Inventant une définition de la sculpture très actuelle, aux confins du geste, du rythme et du langage.

Dessins versus sculptures

Dans ses dessins, Peter Soriano prolonge sa réflexion sur l’espace, le langage, la relation du corps à son dehors : ces derniers proposent des tracés de visions spatiales sur une surface. Ses dessins individuels sont également nommés dessins de « site », telle la série Brooklyn (2010) où les mêmes figures et la même inscription dans l’espace sont rejouées. Croquis au crayon et signes tracés à la bombe – flèches, cercles, lignes – se partagent la feuille de papier. Cependant, la volonté de rendre compte d’une pensée s’y traduit au sein d’une forme plus libre, moins attachée à un tracé déterminé, simple et schématique. Ce qui frappe également, c’est la présence d’éléments figuratifs dans ses dessins, qui situent véritablement un espace à travers des objets précis : un rouleau de peinture, un angle de mur, plusieurs cloisons de l’atelier dont il mesure l’intervalle par un système de flèches – on retrouve la double flèche, qui indique un principe d’équivalence ou qui mesure simplement un espace. Afin d’adapter l’espace du dessin à l’espace environnant, il utilise de nombreuses feuilles de papier Japon superposées, qu’il replie progressivement les unes sur les autres. Dépliées, ces feuilles pourraient donner une idée de l’espace réel. « Dans les dessins de site, j’assemble une grande quantité de papier japonais (à la fois assez fin et résistant, il se plie facilement) et je le place sur le sol de la pièce que je veux dessiner. Commence alors une activité, qui est comme si je m’adressais au papier et à l’espace en même temps. Nous entrons tous trois en dialogue. Mes yeux pourraient être attrapés par l’espacement qui me sépare de la fenêtre, ou par la mesure directe de la profondeur du châssis de la fenêtre. Je plie le papier pour assembler différentes parties du dessin, comme on pourrait réaliser une vidéo mal faite[9]. » Si tout est affaire de mesure des choses dans ses sculptures, il semble que les dessins aillent plus loin encore dans cette idée. Soriano replie l’espace jusqu’à ce qu’il devienne une carte – il replie l’espace comme on replie une carte. Dans le même temps, il y inscrit non pas des signes mais des éléments du réel, des figures. Comme si tout ce qui trouvait à se schématiser dans l’espace réel sous la forme de sculptures se réappropriait une figure dans l’espace du dessin.
Les mêmes préoccupations relatives à sa vision dynamique de l’espace présentes dans les sculptures sont à l’œuvre dans ses dessins. Dans un entretien, il disait à propos de ses dessins : « C’est comme si je réalisais un film sur ce que je vois. Ces dessins rendent compte de la manière dont mon œil circule dans l’espace et passe d’un élément à l’autre. J’invente un langage, qui traduit ce que l’œil voit : l’effet d’une lumière, l’activité de ma tête qui absorbe ce que je vois autour de moi. Je prends conscience de mon regard. J’entre dans ce que je regarde : la lumière, une fenêtre, vus à travers des mouvements de zoom. Si ma caméra est en gros plan, elle ne fait pas de panoramique, mais un mouvement et c’est ce mouvement qui m’intéresse[10] ». Certains dessins plus récents adoptent une forme beaucoup plus abstraite. Dans la série Brooklyn Studio, si des éléments de l’espace réel sont toujours reconnaissables, les signes graphiques viennent occuper la quasi totalité de l’espace de la feuille. Dessins-partitions étranges, ces signes traduits à partir de l’espace réel invitent véritablement à une relecture de celui-ci. Entre signes abstraits et figures, ces dessins évoquent davantage dans leur rapport à l’espace le travail de Iannis Xenakis. Afin d’écrire sa musique, ce dernier utilisait en effet tout autant des signes de solfège classique que des dessins (architectures étranges, qu’il désigne comme « extra-temporelles »). Dans tous les cas de figure, le processus musical est pensé comme montage de différentes sources ou masses sonores. Les dessins de Soriano procèdent également pleinement d’un montage. On y assiste à une spatialisation des processus de pensée, cette fois sur le mode de l’image : adaptation du dessin à l’espace réel ; dessin des signes et des formes et mesure de la distance entre celles-ci par emboîtements, juxtapositions, processus articulés de façon simultanée.
De la même façon que Dieter Roth décline de mille façons différentes un dessin ou un livre, reprenant par exemple la totalité de ses livres dans l’édition des Gesammelte Werke, ou crée pour chacune des formes qu’il invente plusieurs déclinaisons, Peter Soriano propose avec ce nouveau vocabulaire une extension de ses possibilités formelles. S’il existe une picturalité très grande de ce travail, c’est sans doute davantage dans les dessins : couleurs et signes s’y multiplient, dans une surface rendue vibrante grâce aux couches successives de papier et de tracés colorés à la gouache, à la bombe ou au crayon, sans commune mesure avec d’autres pratiques contemporaines.
Partitions-lectures de l’espace, les œuvres de Soriano donnent à voir l’espace dans une dimension qui n’a pas d’équivalent aujourd’hui. L’artiste regarde l’espace en dessinateur et en sculpteur : à la fois comme une carte que l’on déduirait du réel et comme une proposition dynamique venant s’y insérer. Les sculptures ont ceci de formidable qu’elles viennent donner forme à des intuitions le plus souvent traduites en dessin – dessins de pensée, dessins-partitions –, tandis que les dessins donnent figure à des idées de sculpteur – description de l’espace, mesure de la distance entre les choses, adaptation de la feuille à l’espace environnant. L’inscription dans l’espace réel de cette œuvre frappe par son acuité : le rapport au monde de Soriano, envisagé avec tout son corps, traduit une vision absolument singulière. Sculptures-langage ou dessins-signes, ses œuvres proposent chaque fois une réduction des médiums à leur plus stricte expression, tout en offrant des développements qui ne semblent qu’à leur commencement. Dans le même temps, il y est pleinement question de langage : sa vision du monde et de l’espace réel s’exprime par un langage formel propre constitué de gestes et de signes, de dessins et de symboles, ouvrant une possibilité de développement plastique infini. Langage de l’empêchement ou de l’autre côté, ces œuvres ouvrent à coup sûr une voie non explorée jusqu’ici.



[1] Entretien de l’auteur avec Peter Soriano, New York, 5 mars 2011.
[2] Dominique Petitgand, entretien avec Guillaume Desanges, in Notes, Voix, Entretiens, Les Laboratoires d’Aubervilliers, ENSBA, Paris, 2003.
[3] Peter Soriano, Other Side... (IDOL, AJAC, IONA, EMEU...), Galerie Jean Fournier, Liénart éditions, 2008, p. 6.
[4] Sol LeWitt, « The Journal of Conceptual Art », vol. 1, Coventry, mai 1969. Traduit et cité dans Ch. Harrison, P. Wood, Art en théorie, Paris, Hazan, 1992, p. 913.
[5] Dans la « Proposition pour l’exposition au Oberlin College », 16 février 1970, Sol LeWitt indique par exemple : « Sur un mur de préférence blanc et en plâtre, au moyen d’un crayon dur (6 H ou plus) tirer un nombre indéfini de lignes droites. Chaque ligne doit être perpendiculaire à la précédente. » Le choix du crayon, le nombre des lignes,« indéfinis », sont laissés au choix des dessinateurs.
[6] Samuel Beckett, Le monde et le pantalon, suivi de Peintres de l’empêchement, Paris, Minuit, 1990, p. 56-57. C’est moi qui souligne.
[7] Peter Soriano, La mémoire fautive, Little Single, 2006.
[8] John Cage, notes extraites de Silence : conférences et écrits, Genève, éditions Héros-limite, 2003.
[9] Entretien de l’auteur avec Peter Soriano. Extrait publié dans le texte « Peter Soriano, Du dessin-signe à la pensée visuelle », revue Roven N°5, 2011.
[10] Ibid.

dimanche 13 novembre 2011

Peindre le dessin, dessiner la peinture. A propos des peintures de Jonathan Lasker

Texte paru dans la revue Cursif, parue aux éditions Analogues dans le cadre de la manifestation Dessiner-Tracer, novembre 2011.

The Divergence of Art and Culture, Between Theory and Reality, When Trees b-Become Flowers[1] : les titres des peintures de Jonathan Lasker oscillent entre une légèreté et un sérieux tels qu’ils semblent parfois feints. Ils nous invitent à vouloir résoudre l’énigme, à regarder les formes pour mieux comprendre ce qu’elles recèlent. L’artiste offre des sujets pour l’art abstrait, qu’il nomme aussi des « thèmes discursifs dans une peinture « abstraite »[2] ». Dans ses pâtes épaisses composant des motifs ou dans son tracé de formes non identifiables, entre géométrie et figures organiques, il se situe véritablement dans l’acte de peindre : appliquer la peinture, recouvrir une surface, tracer des lignes. Dans le même temps, il dessine des sortes d’idéogrammes, des formes proches de celles d’une écriture automatique, des signes nommés comme tels[3] ou encore des motifs de grilles. Lasker assemble tous ces éléments dans une peinture qu’il pense comme un champ de forces, un champ de relations entre des éléments souvent antagoniques, voire divergents.
Dans ce champ de relations, la ligne apparaît depuis près de trente ans comme l’un des éléments structurants de son travail. Une œuvre telle que Cultural Promiscuity, 1986[4], est composée d’un ensemble de rectangles contigus coupés par leur milieu, autant de cadres ou de fenêtres occupant la totalité de la toile. Loin d’agir comme une figure de liaison, la ligne devient le moyen grâce auquel l’artiste organise dans son travail une séparation entre les formes : elle isole des structures dans des cadres, délimite des zones franches de démarcation. Son tracé prend beaucoup d’aspects différents : striage de fines lignes obliques, verticales ou horizontales, comme dans Artistic Painting, 1993[5]; gribouillage ou doodling, pratiqué sur des surfaces délimitées ; cadrage de petits idéogrammes noirs ou rouges, dans The Value of Pictures, 1993[6] ; contours de formes d’inspiration organique ; grilles faites de lignes de peintures colorées très épaisses, très denses. À travers tous ces modes d’apparition, la ligne devient l’un des outils principaux de la « syntaxe » mise en place par l’artiste. Elle organise en effet un système de relation entre des éléments individués, ayant chacun une existence séparée ; elle se situe entre le principe discursif et l’élément d’un vocabulaire pictural.
Dans la pratique picturale de Jonathan Lasker, le dessin intervient au moins de deux manières différentes : sous forme de croquis (sketches) préalables à la réalisation d’une peinture, ou bien sous forme de lignes dessinées de manière presque automatique directement sur la toile, à l’aide d’un marqueur très fin (china marker), qu’il recouvre ensuite patiemment de peinture. En instaurant une telle primauté du tracé, l’artiste met en place une relation dialectique entre dessin et peinture. Leurs fonctions se répartiraient ainsi : le dessin se trouverait à la naissance de la forme, tandis que la peinture ordonnerait des figures. S’élabore une forme d’écriture dont la peinture proposerait une reprise[7], un reenactment, une remise en jeu ; une manière de rejouer la relation entre les formes, de les articuler les unes aux autres, dans un après-coup du dessin. L’œuvre Drawing and Painting, 2001[8], propose une autre version de la relation entre dessin et peinture : dans la partie haute de la toile, la même forme est reprise trois fois, par un trait noir dense dessiné hâtivement, par un simple contour puis par une forme peinte au moyen de lignes de peinture épaisses, chacune de ces formes étant reliée par un trait noir. Dans la partie basse, un carré est tracé par un simple contour et repris sous forme de multiples lignes noires denses. Lasker propose une progression depuis la chose dessinée vers la chose peinte ; dans le même temps, la forme dessinée existe en tant que telle, constituant un contrepoint de la forme peinte.
« Les esquisses sont très immédiates et dans les peintures, le dessin est très immédiat, mais il est fait avec un marker ou un pinceau très fin, une sorte de crayon, qui est très précis. Si bien que l’acte du dessin, qui est relativement libre, devient très contrôlé[9] », disait-il dans un entretien, mettant en jeu une tension dialectique qui s’exerce à différentes échelles : entre dessin et peinture, tracé et recouvrement, forme et figure, composant des situations, des actes et des détournements.
Un gribouillage contrôlé. À propos de l’image.
Dans les toiles qu’il réalise depuis plusieurs années, Jonathan Lasker recouvre dans un premier temps sa surface d’un gribouillage très rapide, automatique. Dessinées le plus souvent à l’aide d’un crayon, ces lignes sont ensuite « repassées » à la peinture à l’huile avec beaucoup d’application, de manière à créer des tracés de couleur parfaits. Un élément apparaît très tôt dans son travail également : les étalages de pâtes épaisses sous formes de grilles très serrées de plusieurs couleurs. Effaçant le dessin par un travail de recouvrement, ce deuxième type de formes paraît directement peint, l’effet produit étant celui d’une matière comme appliquée par un doigt. La trace spontanée du dessin semble ainsi figée dans la peinture, qui est étalée de manière beaucoup plus lente. En « repassant » sur la forme dessinée, l’artiste occulte un tracé furtif pour donner naissance à une forme picturale, et faire ainsi advenir l’image.
L’image est en effet l’un des termes fondamentaux de la pensée picturale de Lasker. Qu’est-ce qu’une image ? À quel moment apparaît-elle ? Cette recherche est entièrement guidée par la nécessité de son apparition. Dans un entretien, il liste les trois motifs formels à partir desquels il travaille : les figures, les fonds et les lignes dessinées. Si la ligne est primordiale dans sa méthode, la création de figures et leur articulation à un fond ou à l’espace global de la toile constituent deux autres aspects de son travail. À l’association du dessin et de la peinture, l’artiste en ajoute par conséquent une autre, combinant une forme d’abstraction et une nécessité de faire advenir des figures. Il développe à leur sujet la notion de « thèmes discursifs ». Ces « thèmes » désignent chez l’artiste un ensemble de références propres à l’histoire de la peinture. « (...) Je ne pense pas vraiment que mes peintures soient purement abstraites, car il y a dans mon travail de très claires références picturales. Peut-être direz-vous que ces peintures sont des « images abstraites », puisqu’elles utilisent les moyens de l’abstraction afin d’attaquer le plan de l’image juste comme cela, un plan pour que la représentation arrive. Ce que je cherche à créer c’est une situation dans laquelle des événements picturaux peuvent être déduits, et où, en même temps, on peut regarder mes peintures comme très concrètes, au sens abstrait[10]. »
En décrivant sa peinture comme une « situation », Jonathan Lasker en fait un lieu au sein duquel une pensée plastique est en acte : représenter, créer des actes picturaux, penser un espace, l’organiser suivant une syntaxe.

Les formes d’un vocabulaire

Les figures biomorphiques, les dessins automatiques, les patterns géométriques, les grilles, les marques gestuelles forment les constituants de la peinture de Lasker. Récemment, il y a introduit de nouveaux éléments. Il a repris une composition en deux parties, souvent utilisée par le passé. Cependant, l’une des parties propose un développement de formes, tandis que l’autre reprend chacune des formes utilisées dans la première au sein d’un cartouche noir. L’effet produit est saisissant : en écho aux cartouches médiévaux, l’artiste a réalisé une sorte d’index de son propre travail, reprenant chaque composante de sa toile au sein un encadré qui jouerait le rôle de légende générale du tableau. Comme s’il fallait accompagner ses peintures d’un glossaire. Comme si son langage visuel trouvait à se définir par un vocabulaire, dont il se résoudrait à décliner les différents éléments.
Revenons aux tableaux. The Divergence of Art and Culture, 2009[11], cité en ouverture de ce texte, est une toile de taille moyenne entièrement fondée sur le principe de scribbled paintings noires, vertes et roses et d’un ensemble de cartouches isolant le dessin repris dans chacune des couleurs. Seules quelques lignes noires sortent de leurs cadres, ainsi qu’une figure jaune, décalée dans le centre droit au bas de la toile. On retrouve le principe dialectique qui associe la figure, individuée, parfaitement contenue dans un cadre, et les lignes tracées de manière systématique qui en débordent. Toute la finesse de la toile, en référence au titre, se situe dans ce léger décalage qui peut s’opérer entre deux modes de tracés de la forme, mais aussi dans cette faculté à extraire, à individuer, tout en maintenant un possible désordre des choses. À cette caractéristique de type formelle, l’artiste propose un équivalent verbal.
Scene and Signs, 2009[12] s’articule entre l’espace théâtral et le signe, tracé dans l’épaisseur de la toile ou bien graphique, entièrement contenu dans le plan. La tension chez Lasker a lieu entre trois éléments, comme dans la métaphore du trio de jazz qu’il cite souvent, entre guitare, batterie et basse. Les trois données picturales qui leur correspondent, le fond, la figure et la ligne, sont situés à des niveaux différents de la toile. Chacune joue un véritable rôle et possède son autonomie. Le fond est l’élément délimité par un cadre, la figure est ce qui s’en détache, tandis que la ligne marque la totalité de la toile, lui donnant son mouvement et sa mélodie. Loin de constituer une simple métaphore, l’image musicale agit comme un modèle d’organisation formelle.

La reprise. À échelles diverses

Chez Jonathan Lasker, un phénomène de reprise, de reenactment, se joue à travers des motifs, des patterns qui reviennent invariablement dans son travail. Elle concerne également, de façon générale, une manière de reprendre, de repeindre à nouveau. Depuis plusieurs années, il a mis en place une méthode systématique de création. Il procède par réplications de formes : il commence par des dessins miniatures griffonnés sur des feuilles de la taille de celles de petits carnets, dont il accroît progressivement les formats, de la toile moyenne à la très grande toile. Au terme de plusieurs étapes, il reprend en peinture la structure définie initialement par le dessin. Chacune des étapes est selon lui importante pour définir quelle épaisseur, quelle largeur du trait sera adéquate à l’espace d’une peinture de grand format. Pour autant, chaque version a son autonomie. Que se passe-t-il lorsque l’œuvre s’agrandit ? Lorsque l’artiste doit, par conséquent, ajouter une plus grande quantité de matière dans les parties « matiéristes » ?
Des dessins et des études en miniatures des peintures en grand format existent depuis les débuts. Ainsi une étude pour Cultural Promiscuity[13] existe en regard de la peinture du même titre. Les couleurs ne sont pas les mêmes, un motif peint de manière légèrement décentré est sensiblement différent dans le petit format et dans le grand, ceci répondant à une exigence de spontanéité du dessin. Pourtant, l’image semble identique. De petits motifs de fenêtres jaunes sur un fond rose, Lasker passe à des fenêtres vertes. L’artiste travaille l’adaptation de l’image à son espace, mais aussi à son matériau (du papier, il passe au lin) et à son format, en sorte qu’elle gagne la plus grande efficace possible. Dans le catalogue de son exposition à la Reina Sofia[14], ses dessins s’assimilent à des dessins de recherche, de l’ordre de l’essai, de la confrontation de formes, de matités. Study for Nearly Soul[15] (1995) précède Nearly Soul (1996)[16], une peinture monumentale. Ce qui relève du geste pictural et de son contrôle – les lignes qui parcourent toute la toile sont celles d’un cahier d’écolier – cohabite au sein d’un même espace, sans qu’aucun trait ne soit recouvert par un autre. En grand format, la confrontation entre les lignes tracées de manière régulière, gribouillées et peintes à la manière d’une écriture prend toute son ampleur et sa maîtrise.
Ces réflexions ont pour source la perception d’une œuvre et l’intuition conduisant à la création d’une peinture qui se soucie tout particulièrement de l’économie et de la syntaxe générales qu’elle génère. Cette poétique de l’adaptation à un espace et à un matériau implique un déplacement du centre de l’œuvre, qui n’est pas unique mais possiblement rejouée dans des dimensions chaque fois différentes. Il existe dans ces peintures un process et une méthode qui nous invitent à les lire comme les éléments d’une pensée procédant par reprises, conjugaisons mais aussi métamorphoses.
Ligne et langage
Dans les processus qu’il met en place, Jonathan Lasker rejoint des préoccupations propres à Gerhard Richter, lequel écrit en 1962 : « La peinture n’a rien à voir avec la pensée. Quand on peint, la pensée est peinture. (...) Einstein ne pensait pas quand il faisait ses calculs, il calculait, chaque équation régissait la précédente, tout comme en peignant une forme répond à une autre et ainsi de suite.[17] » Richter décrit une pensée picturale qui prendrait l’aspect du passage d’une forme à l’autre, dans le temps de la composition et de la réalisation d’une peinture. Coffin Bearers, 1962, toile contemporaine de l’écriture de ce texte, agence une scène figurative, parfaitement identifiable, avec des éléments d’une autre nature : des chiffres prononcés par un officier, des signes noirs et une facture abstraite du fond (gris et noir). Son travail accueille par conséquent des éléments de natures différentes, qui s’associent au sein d’une logique visuelle et picturale. On comprend, à travers cette réflexion de Richter, ce que peut être une syntaxe picturale, à savoir la manière dont en peinture un élément s’agence à l’autre. En employant le terme de « situation », Jonathan Lasker s’inscrit parfaitement dans cette logique de réponse d’un élément à l’autre. En outre, son système d’accroissement progressif de ses formats le projette dans un processus de création des formes à la fois synchronique et diachronique, développant une pensée picturale toujours en mouvement.
Il existe une relation entre le principe de la ligne et celui du langage. Ainsi, le terme lisible (legible) intervient dans le vocabulaire de Lasker : Legible Composition, 2009[18] est une toile disposant dans le sens de la hauteur trois parties égales, chacune reprenant une écriture faite d’amples boucles noires chaque fois sensiblement différente. Trois formes colorées à pâtes épaisses viennent se superposer à ce fond. Ce qui est « lisible » s’énonce clairement, par un ensemble de traits parfaitement contrôlés sur le plan de l’épaisseur et de la longueur. La ligne, dans ce cas, est donc associée au principe d’expression contrôlée. Directement liée à celui de déploiement, de flux et d’écriture, elle fonctionne également dans le travail de l’artiste comme lieu de développement d’un langage visuel. Cette peinture propose en effet une projection de figures mentales : une organisation spatiale qui répondrait à des considérations d’ordre philosophique ou psychologique.
L’œuvre An image of the self, 2009[19] est intéressante à cet égard. Composée en deux parties, elle repose sur la répétition d’une forme récurrente dans le vocabulaire de Jonathan Lasker, peinte à l’aide de lignes noires fines, de lignes beaucoup plus denses et d’autres plus larges dessinées dans l’épaisseur d’une peinture rose. La reprise agit comme une manière de décliner et de rejouer plusieurs possibilités visuelles. Elle consiste à penser ce qu’une forme induira en terme de perception et de sensation, suivant ses différentes occurrences. S’agit-il d’une nouvelle forme de pensée visuelle ? Ces peintures proposent des énigmes pour la perception.
Une peinture de l’hétérogène
Les tensions à l’œuvre dans la peinture de Jonathan Lasker en font un lieu de l’hétérogène, dont l’artiste a fait une règle dans son travail. Ses toiles assemblent des propositions formelles opposées : peinture matiériste ou lisse, figures composées ou gribouillées, autant d’éléments qui cohabitent au sein d’un même espace. Un vocabulaire se définit : pâtes très épaisses, utilisation des roses, des jaunes, des verts clairs. À l’intérieur de ces espaces, certaines figures deviennent des motifs récurrents, comme les boucles ou ces figures prenant l’aspect de la lettre C dessinée à l’envers.
Si l’hétérogénéité constitue un principe structurant du travail de l’artiste, elle ne se confond jamais avec une forme d’hybridité. Les motifs de cette peinture demeurent singuliers, isolés, séparés. À aucun moment ils ne s’associent pour créer un nouvel élément ou un nouveau corps. L’une de ses dernières peintures s’intitule The Consequences of Idealism in an Imperfect World (2010). Ce qu’il désigne par le terme d’idéalisme réside dans cette propension à maintenir une individuation des figures, qui provoque un caractère général de précision voire de clarté de sa peinture. Il n’y a pas chez lui de mariage d’éléments divergents et l’imperfection qu’il désigne dans ce titre ne se confond guère avec une forme d’impureté, puisque ses figures ne sont jamais mixées ou mélangées entre elles pour donner naissance à un nouvel organisme. Dans le même temps, l’impureté (Imperfect World) est une donnée avec laquelle il souhaite travailler. Elle naît notamment de l’usage de la peinture à l’huile, qui est difficile à maîtriser, à contrôler. Si bien que la séparation ou l’individuation qu’il vise est sans cesse menacée, au profit de la création d’un ensemble qui assume son hétérogénéité.
La dialectique entre le contrôle et sa perte sous-tend entièrement le travail de Lasker. Ses dessins sont souvent de l’ordre de la ligne libre, non contrôlée, tandis que la peinture, dont il recouvre ces lignes, vient les discipliner. La peinture se trace en suivant les lignes d’un dessin et le dessin s’ordonne au sein de figures peintes, entièrement colorées. Ainsi, il devient impossible de distinguer ce qui provient du dessin ou de la peinture, qui échangent sans cesse leurs caractéristiques. De l’écart et de la mise en tension entre ces deux pratiques vient l’étrangeté de ces propositions visuelles.
Peindre le dessin

Dans les toiles de grand format, les traits dessinés puis repassés à la peinture sont comme « assagis » par celle-ci. L’artiste fait accéder l’écriture de nature automatique à une image, à un pattern. Par des jeux d’antagonisme, par des oxymores présents dans les titres : The Spiritual Economy, Natural Culture, Jonathan Lasker invente une peinture de tensions, de renversements. L’acte de peintre, pour lui, se situe entre ce qui relève des références picturales et du discours, et ce qui est propre au déploiement d’une matière, d’une picturalité. Son trait est absolument pictural, dans son épaisseur, ses couches de peinture, tandis que ses surfaces sont entièrement emplies par une écriture dont l’automaticité est comme annihilée par une peinture appliquée avec soin. À travers cette association, l’artiste met en place une pensée en acte : une pensée en peinture, fondée sur l’articulation de formes ; un langage dont la particularité est d’être proprement pictural.
Au sein de cette tension associant plusieurs éléments, la peinture ne l’emporte jamais sur le dessin, ou inversement. L’espace de ces peintures est constamment en équilibre. De la même manière, parmi ces trois éléments : figure, ligne, fond, chacun joue à un endroit de la toile un solo. Ainsi, dans la reprise ou le reenactment d’un même pattern ou d’une même composition, la mémoire joue un rôle primordial. La chose qui vit dans la mémoire est rejouée en peinture, qui imprime et développe une partie sans cesse possiblement reprise. De l’articulation de cette « pensée en acte » provient cette sensation d’énigme suscitée par les peintures de Lasker.

Marion Daniel
Paris, 25 avril 2011



[1] La divergence entre art et culture, 2009, Entre théorie et réalité, 1993, Quand les arbres deviennent des fleurs, 1996.
[2] Jonathan Lasker, « Les sujets de l’abstrait » (1995), in Expressions permanentes, Daniel Lelong éditeur, 2005, p. 47.
[3] L’une de ses peintures de 2009 s’intitule Scene and Signs.
[4] Huile sur toile, 193 x 254 cm. Cette peinture est reproduite dans le catalogue de Demetrio Paparoni, Jonathan Lasker, Paintings, 1977-2001, Alberico Cetti Serbelloni Editore, p. 63.
[5] Huile sur toile, 228,6 x 304,8 cm. Ibid., p. 97.
[6] Huile sur toile, 243,8 x 335,2 cm. Ibid., p. 103.
[7] À propos de la « reprise », voir l’entretien entre l’auteur de Jonathan Lasker, publié par la galerie Thaddaeus Ropac à l’automne 2011.
[8] Huile sur lin, 160 x 213,3 cm. Ibid., p. 151.
[9] Les citations non référencées de ce texte sont extraites d’un entretien mené entre l’auteur et Jonathan Lasker le 4 mars 2011 dans son atelier à New York : « The sketches are very immediate, and then you do a painting where the drawing is very immediate, but that is done with a china marker, porcelain marker, sort of a crayon, and then it gets rendered with a small brush, and it is very precise, so the act of drawing which is relatively free, then it becomes very controlled. So, the initial sketches are one stage in the drawing, in the painting they go for two stages ».
[10] Jonathan Lasker, Expressions permanentes, op. cit., p. 28-29.
[11] Huile sur lin, 76,2 x 101,6 cm. Œuvre reproduite in Jonathan Lasker, Recent Paintings, L.A. Louver, Venice California, 2010, p. 25.
[12] Huile sur toile, 30,5 x 40,6 cm. Ibid., p. 33.
[13] Les dimensions de l’étude sont 12,7 x 17,1 cm.
[14] Jonathan Lasker, Retrospective, Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofia, Madrid, 2003.
[15] 11,4 x 15,2 cm.
[16] Huile sur toile, 228,6 x 304,8 cm, reproduite in Jonathan Lasker, Paintings 1997-2001, op. cit., p. 121.
[17] Gerhard Richter, « Notes », 1962, in Textes, trad. fr., Presses du réel, 1999.
[18] Huile sur lin, 30,5 x 40,6 cm, repr. in Recent Paintings, op. cit., p. 34.
[19] Huile sur lin, 205,7 x 274,3 cm, repr. in Jonathan Lasker, Recent Paintings, op. cit., p. 19.

jeudi 29 septembre 2011

Dominique Liquois, Objets mimétiques

Texte paru dans le catalogue de l'exposition de Dominique Liquois, Conflicto Barroco, Centre d'art contemporain Camille Lambert, Juvisy-sur-Orge, septembre 2011


L’œuvre de Dominique Liquois est absolument picturale. Elle traite de la surface et de ses extensions, organise une construction du plan du tableau par emboîtement de formes et de fragments. Travaillant un espace singulier, elle insuffle à la peinture abstraite un certain degré d’humour. L’artiste associe en effet un vocabulaire d’inspiration moderniste de formes géométriques et biomorphiques aux couleurs très vives, à des tissus bariolés et motifs venus d’ailleurs. De trois années vécues au Mexique au début des années 1980, durant lesquelles elle fut active au sein d’un collectif d’artistes réalisant des performances, avec des personnes telles que María Guerra, elle conserve avant tout des couleurs et des motifs. De fait, certains tableaux rappellent les surfaces d’objets votifs, dont elle déplace et transforme la valeur symbolique pour mieux nous situer au cœur de la vision. De cette peinture, on peut dire mais ce serait l’appauvrir, qu’elle associe une culture sud-américaine et une culture européenne, une peinture moderniste et une peinture populaire. Elle charrie des images, des décors. Elle est mélangée et impure, au sens où « être impur c’est politique », selon Shirley Jaffe[1]. C’est politique car l’impureté nous plonge au cœur du monde et de ses images. Dominique Liquois vient de la performance et ne craint pas d’adjoindre à ses œuvres une dimension de présence toute primitive.
Ainsi dans L’œil du temps (2009), une toile de format carré, dans laquelle elle inscrit quatre triangles bleus formant des hélices, puis des demi-cercles concentriques inégaux de couleurs et de motifs différents qui occupent la totalité du tableau. Depuis ses bords vers son centre, elle couvre l’espace par aplats, par rayures, puis elle coud des pétales rouges à motifs noirs sur lesquels les rayures viennent s’imprimer, et déborder. Au centre, un cercle de tissu noir un peu brillant entouré de perles rouges, dont il est difficile de dire si c’est un abîme ou une excroissance : un cercle qui est une béance, un œil effrayant peut-être utilisé dans quelque séance de sorcellerie. L’œil du temps, titre qu’elle choisit pour ce tableau, propose autant d’hélices et de cercles à partir desquels tous les mouvements et directions convergent. Vers un œil à propos duquel elle écrit, dans un texte concernant l’œuvre Bad Stream : « le motif de l’œil, qui possède une signification traditionnelle précise, ajoute une charge ethnique et concrète que vient contrebalancer la géométrisation de l'espace pictural qui lui fait pendant[2] ». Références et significations s’ajoutent, se heurtent, se troublent. Dans une autre toile intitulée Jouer, elle choisit un format tout en hauteur, en verticalité. Jouer c’est défier les règles du tableau pour l’élancer vers le haut. Ou bien vers le bas. Chez cette artiste, le tissu devient un point de départ pour toutes sortes de propositions relevant de l’univers du jeu : déformer, détendre, faire grossir ou faire pendre la toile par adjonction d’éléments cousus, ou encore l’affubler de petites perles de rideaux dignes de ceux de nos grands-mères, inscrites au sein de trames irrégulières. Des boudins, des piques, des éléments de toutes couleurs s’y agrègent. Dans cette peinture à grelots s’agencent des pans colorés, des motifs dentelés, des dessins comme tout droit sortis d’un comics mais aussi de simples recouvrements de couleur qui modifient une teinte. Cette œuvre évoque une architecture complexe et bigarrée, tout en strates de constructions différentes, volutes, grilles et chapiteaux sans fin.
Tous ces éléments composent le travail de Dominique Liquois. Une peinture qui traite de surface, de couleur mais aussi de toutes les images qui peuvent l’emplir et la nourrir. Une peinture qui est vision imparfaite et contrastée, miroir du monde.
Réseaux, trames, motifs : pour une lecture multiple
Les œuvres de Dominique Liquois sont travaillées dans la durée, dans le temps. Elle portent la marque des décisions et passages successifs de la couleur, puis des adjonctions patientes de tissus. Regarder passer le temps, 2008, a été travaillé dans l’atelier d’Éric Seydoux. À partir d’une trame sérigraphiée unique, l’artiste ajoute des ensembles de tissus aux motifs noir et blanc. Les réseaux de lignes de la sérigraphie répondent à ceux composés en lignes cousues, dans les plis ou articulations desquels semblent avoir été apposés d’autres yeux. Cette série d’originaux multiples est composée d’autant de propositions que de réalisations différentes. Dans ces œuvres, la superposition des strates joue chaque fois une nouvelle partie et invite à une autre lecture, impliquant un nouveau rapport au temps.
Ce thème revient sans cesse dans son travail. L’horizontalité des lignes de Traiter le temps, 2008, invite à une lecture cursive. Comme souvent, le caractère magistral d’un grand tableau horizontal se trouve contrebalancé par un basculement du regard, ou par une segmentation ici en trois temps de l’espace pictural. Sur ces lignes elle adjoint un ensemble de cercles colorés, travaillés une fois encore de façon concentrique. Répéter la ligne de manière presque obsessionnelle jusqu’à ce qu’elle devienne ornement, telle semble son anti-méthode. Parfois ces cercles concentriques sont dessinés de façon à évoquer les petits parapluies que l’on met sur les glaces ou les gâteaux. D’autres, de différentes tailles, évoquent les rotoreliefs de Marcel Duchamp. Car cette peinture, qui se situe dans l’immobilité du plan, a non seulement partie liée avec le temps, mais de manière plus étroite encore avec le mouvement. Au centre droit, des excroissances en tissus, dont l’extrémité est ronde, entourées de lignes inégales dessinées en cercles multiples. Dominique Liquois invente une manière nouvelle de jouer le mouvement : par l’association dans le plan de motifs épars comme flottant, qui entrent en tension, en rupture. Transport, une toile plus ancienne (2005), fait intervenir des personnages de jeux vidéos et une silhouette de type animale, tandis que des formes abstraites suggèrent un mouvement tout en déséquilibre, rappelant une machinerie d’un tableau de Fernand Léger qui serait gagnée par une épidémie.
Comme Shirley Jaffe, elle considère que le mouvement peut s’obtenir sans avoir recours à la gestualité. Par un jeu de tension et de mise en relation de formes et de champs colorés. Dans une toile récente intitulée Maria’s revolution (2011), elle reprend de façon magistrale tous ces éléments. Cercles, arcs de cercles, figures biomorphiques, formes rayées et tissus rembourrés aux contours ondulés s’associent dans un vaste mouvement qui tend vers un centre. On retrouve le thème de l’œil, lieu vers lequel tout converge mais aussi à partir duquel tout s’anime et qui génère le mouvement des choses. Cette révolution devient une orchestration d’éléments et de formes de natures et de visées différentes – l’œil, thème à charge ethnique s’associe à un espace abstrait rigoureux, dit-elle –, d’un dynamisme et d’une vivacité explosives qui peuvent évoquer une toile du début du siècle : Udnie (1913), dans laquelle Picabia suggère la déconstruction du mouvement du corps d’une danseuse sur un bateau lors d’un voyage transatlantique. Les éléments d’une vision éclatée y fusionnent au sein d’un même espace. Dans un dynamisme centrifuge, Picabia évoque le mouvement circulaire de la mémoire. La mémoire visuelle, ses associations et ses cercles sont aussi ce qui anime les œuvres de Dominique Liquois.
Baroque, grotesque ?
Le mot « baroque » vient à l’esprit lorsque l’on regarde ses œuvres. Le mot « grotesque » aussi, qui a d’abord été utilisé pour désigner les fresques de la Domus Aurea à Rome : des ornementations peintes se développant par mouvements d’arabesques, motifs enchevêtrés et enroulements de feuillages dans lesquels apparaissent des figures défiant les lois de la pesanteur. L’art dit « grotesque » construit des figures dont le caractère étrange provient de leur absence de poids mais aussi de la mise sur un seul et même plan de tous les éléments. Il crée des êtres hybrides, qui deviennent tels car associant des fragments de natures diverses, figures, végétaux, minéraux, etc. La peinture de Dominique Liquois crée cette forme d’hybridité en agrégeant des éléments qui se « contrebalancent » les uns les autres selon sa propre formule, qui insiste une fois de plus sur la dimension de mouvement présente dans son travail. Elle associe en effet éléments ornementaux et figuratifs – des détails, des sortes de bêtes ou des visions d’architecture.
Hybride, ce travail l’est à plus d’un titre. De ses années de vie au Mexique, l’artiste a gardé une vision de la peinture non orthodoxe. Elle assume le mélange de l’art populaire et des arts dits « majeurs ». Dans ses œuvres récentes, le thème des réseaux est de plus en plus fréquent. Ainsi dans Anticorps (2011), une série très délicate de peintures dans lesquelles des grilles arachnéennes en deux ou trois couleurs viennent prendre à leurs filets des boules ou des boudins de tissus bariolés, qui relient le plus souvent un point du tableau à un autre. Toiles d’araignées ou épidémies, ces œuvres peuvent également être considérées comme des grilles abstraites dont la forme se serait grippée, ou emballée. L’artiste joue chaque fois sur une ambiguïté ou sur une tension entre des pistes de lecture différentes. On retrouve les réseaux des peintures aztèques ou de l’art huichol, d’héritage précolombien. Dans les Yarn paintings, des peintures textiles traditionnelles très colorées, les Indiens pratiquent les Nearika ou motifs sur toiles et objets votifs : des ornements colorés construits par organisation dans un même espace de différentes scènes peintes ou tissées. À la manière des peintures de ces Indiens, elle invente un espace dans lequel tous les fragments se touchent, s’emboîtent. Tout est sur la même surface. Il y a de l’obsession, parfois de la sauvagerie aussi dans ces ornements construits par répétition de lignes. L’artiste trace des contours à l’infini, redessine la forme en la reprenant plusieurs fois, jusqu’à former des motifs comme en résonance ou en écho.
Depuis quelques années, elle va vers le baroque de manière plus libre encore. L’une de ses œuvres récentes (2011) s’intitule Conflicto Barroco. Un conflit ou une tension baroque, tout en verticalité, se traduit dans un dessin en forme de cadavre exquis adjoignant plusieurs strates de dessins : des volutes rouges auxquelles se superposent des lignes de tissus à motifs, se transformant en un réseau de lignes noires plus ordonné se terminant en volutes bleues et formes géométriques. Au sein d’un « conflit baroque », ces éléments contradictoires cohabitent : baroque dans l’expression et l’exaltation du mouvement, dans le jeu des apparences, dans le mélange de natures complexes, contrastées ; mais aussi au sens de règne du trompe-l’œil et jeu des illusions, obsession du décor. L’artiste rejoint également le baroque dans la manière dont elle définit – comme c’est le cas dans le théâtre baroque notamment – des lieux de pensée. Chez elle, ces lieux de pensée sont travaillés en tant que champs de vision, organisation et association de champs colorés. Par adjonction et emboîtement de formes, elle s’intéresse à la manière dont un espace s’organise, à partir d’éléments visuels dont certains sont issus de ses souvenirs. Dans un texte, elle évoque par exemple la vision des motifs géométriques des robes des femmes lorsqu’elle était enfant.
Tous ces éléments, qui nous plongent du côté de la vision plutôt que du visuel, s’y inscrivent dans la surface. Il y est sans cesse question de mouvements et de directions. Mais aussi de réflexion sur la nature de la peinture (mimétique).
De la peinture à l'objet
Si ses formes relèvent du baroque, l’artiste ne verse jamais dans l’exubérance. Elle crée au contraire des œuvres intimistes ; des choses que l’on éprouve de la difficulté à regarder, des boîtes que l’on ose à peine ouvrir, des choses cousues comme des trous béants – l’une de ses peintures s’intitule Le trou-trou, 2009 –, dignes d’instruments de sorcellerie.
Depuis plusieurs années, Dominique Liquois crée des objets à part entière, détachés du tableau. En se situant délibérément du côté de l’objet, elle s’inscrit plus nettement encore dans la direction des objets votifs évoqués plus haut, ou des fétiches. Ses objets parfois violents, presque sauvages – béances, dents, éléments qui pendent – constituent des sortes d’objets transitionnels. Des objets « retrouvés » tels qu’on les considère en psychanalyse, avec lesquels on entretien des relations plus ou moins apaisées. Ces derniers étaient déjà présents dans plusieurs toiles. Ainsi dans Sans titre, 2006, sorte de gastéropode ou de mante religieuse accrochée plutôt qu’inscrite dans la surface du tableau par des ventouses. La toile rembourrée par le tissu devient brillante, turgescente, débordante, jusqu’à devenir un objet étrange. La Goule, 2006, évoque une bête féroce : une béance centrale vient y ravir l’œil, ravir au sens de happer, prendre à ses serres.
Certaines de ces formes réalisées en tissus, donc, sortent littéralement du cadre pour assumer leur nature d’objet. L’artiste ne vise alors jamais la séduction. Ces formes évoquent des organes, des choses qui pendent. Sourire ou Mimetic, objets-sculptures récents, associent également des éléments de nature opposée, hybride. Mimétic est constitué de plusieurs cylindres de tissus blanc sur lesquels est apposé, au sommet, un boudin de céramique rose pâle. Comme un intestin posé là. Marcher est formé de baguettes de tissus. Comme une chose gueulante, effrayante. Trois objets-sculptures appartenant à des époques différentes s’intitulent précisément Des choses (2006, 2008, 2010). De choses, il y en a chaque fois au moins une, la chose ou le monstre entortillé, avec un corps, une queue et des extrémités. Ces choses sont enveloppées, cousues, à la fois hurlantes et bien fermées, à la manière des boîtes qu’elle réalise dans le même temps. Autant d’ingrédients pour l’intime, le plus caché.
Si elle ne s’intéresse guère à l’échelle de l’architecture – plutôt que son échelle, elle emprunte à l’architecture ses images –, Dominique Liquois affirme la nature objectale de la peinture. La dimension très intimiste à laquelle elle nous invite dit toute la richesse et la complexité sur son rapport au monde et à la peinture.
Sa peinture est chose mentale au sens premier du terme. Elle nous fait pénétrer au cœur de processus mentaux de réseaux et d’associations d’idées, d’oppositions et d’apories, de glissements libres d’un élément à un autre. Elle est drôle et audacieuse, voire irrévérencieuse. Dans le monde dans lequel nous vivons, l’impertinence et l’irrévérence sont choses précieuses.
Marion Daniel
Paris, le 29 juillet 2011


[1] Cette remarque est issue d’un entretien mené par l’auteur avec l’artiste en décembre 2010, cité dans « L’abstraction au-delà d’elle-même. Shirley Jaffe, Jonathan Lasker, Philippe Richard et Diana Cooper : L’hétérogène, l’impur, la limite », texte paru dans la revue Esthétiques 2, Philosophique 2011, Annales Littéraires de l'Université de Franche-Comté, mai 2011.
[2] Dominique Liquois, Notice à propos de Bad Stream, 2009 (155 x 155 x 6 cm). Peinture à l'huile et peinture acrylique sur toile, tissu, rembourrage (fibre synthétique), fil.

vendredi 16 septembre 2011

Simon Nicaise, Au rang d'un édifice

Chronique parue sur le site Internet du collectif R, www.collectifr.fr, en septembre 2011

Simon Nicaise crée des sculptures qui sont des calembours visuels, des jeux de mots prenant une forme plastique. Il organise des reprises, des télescopages de références, d’idées et de pratiques quotidiennes. De la sculpture à l’objet, il décale, ajoute, détourne, comme dans ces pièces dans lesquelles il s’approprie des œuvres connues. Ainsi dans les « +1 » (2007-2010) – il ajoute par exemple un module rouge à Stack Piece de Donald Judd –, où il reprend les grands noms en les déjouant. En déplaçant surtout les centres de gravité et les logiques internes. Post-conceptuel ou post-minimaliste, Simon Nicaise pourrait l’être dans une mesure toute singulière qui consiste à conjurer l’esprit de sérieux, en inventant une manière de circuler des idées aux formes et des formes aux idées. Comme dans cette série d’expositions imaginée non pas suivant un plan précis mais dans un temps indéfini, inaugurée à Paris dans l’espace Primo Piano, où il choisit un titre : « Le marteau sans maître ». Au Marteau sans maître (1934), recueil de poésie de René Char, donc, il empruntera ses parties, ou plutôt ses mouvements. Le premier s’intitule : « Bel édifice et les pressentiments ».
Il reprend des vers : « J’écoute marcher dans mes jambes / La mer morte par-dessus tête / Enfant la jetée-promenade sauvage / Homme l’illusion imitée / Des yeux purs dans les bois / Cherchent en pleurant la tête habitable ». Un mouvement s’y dessine des jambes à la tête, de la tête habitable aux jambes par-dessus tête. Avec finesse et entêtement, Simon Nicaise rassemble les contraires et désigne des endroits où des éléments s’entre-heurtent ou s’entrechoquent. Il se situe très exactement dans l’entre-deux, dans les lieux indécis où il reste toujours du jeu, où toutes les percées sont possibles. « L’artisanat furieux », « Bourreau de solitude », à partir de ces deux autres titres de Char, il imagine comme en musique – comme l’a fait Boulez à partir du même texte de Char – des mouvements à venir, dont l’ordre pourra être modifié, ou contrarié.
Du corps et du paysage
Dans ces vers de Char, il y a du corps et du paysage. C’est cet angle précis qu’a choisi Simon Nicaise, en ménageant dans ses paysages inventés à la fois des zooms et des panoramas. En guise de panorama, un ensemble de cratères ménagés dans le mur, à peine creusés dans le plâtre, sur lesquels des billes plantées là semblent avoir été projetées dans la verticalité du mur. Ces billes environnées d’un léger cratère convoquent toutes sortes d’images : l’onde de choc, les parties de billes dans lesquelles des trous se creusent, transformés au fil des jeux. Déformé par les simples propriétés des matériaux, aussi, ce buste de Maillol dans l’œuvre Excitation coercitive[1], sur lequel de la limaille de fer est venue s’agglutiner pour mieux défaire le portrait, le défigurer. Simon Nicaise joue le plus souvent de l’association absurde ou insolite de plusieurs éléments, si insolite qu’elle vient transfigurer la matière. Ou la réduire à presque rien, la couvrir de ridicule. Dans la série « Première pierre », il accole une pierre sur un mur de parpaings cimenté. Il y a pléonasme ou redondance d’une première pierre fixée sur un édifice déjà existant, qui plus est sans spécificité ni particularité aucune.
Construire sur du sable
Dans l’exposition, un tas de sable semble tenu par un treuil, sans qu’un seul grain ne tombe. « Surélevé, comme si il allait être mis au rang d’un édifice », dit-il. Un amplificateur de son est relié à un coquillage, pour mieux écouter la mer : tout un kit de création d’images et de paysage. Dans ses travaux plus anciens, il travaille l’idée de risque, d’objet au bord de l’implosion, de l’explosion. Ainsi dans Souffre, une cheminée entièrement construite à l’aide de petites allumettes jaunes et rouges que le moindre frottement suffirait à enflammer. Des immenses allumettes de Raymond Hains, sortes d’effigies de dérision, il retient l’aspect tautologique. En créant, une fois encore, de nouvelles formes et de nouveaux paysages.
Marion Daniel
Simon Nicaise, né en 1982, a fait ses études à l’école régionale des beaux-arts de Rouen. Il vit et travaille à Rouen et Paris.




[1] Excitation coercitive, 2011 Buste en bronze, aimants et poudre d’aimants. Il a remporté avec cette œuvre le prix Sciences-po pour l’Art contemporain.