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mercredi 8 août 2012

Jean-Pierre Pincemin, Chronologie.



Article publié dans le catalogue Malerei, Jean-Pierre Pincemin (p. 34-45), exposition organisée à Kassel en septembre 2004 dans le cadre de la candidature de Kassel pour le titre de Capitale européenne de la culture 2004 sous le titre « Développer la pensée de la Documenta ».


L’œuvre de Jean-Pierre Pincemin se fonde sur un paradoxe. Si l’artiste dit son attachement au principe de l’évolution logique lorsqu’il envisage son travail dans son ensemble, il ne sacrifie pas à l’axiome d’une linéarité propre aux chronologies. La perspective chronologique est au contraire principe dynamique, elle permet selon lui « de repérer les hauteurs d’une œuvre à l’autre », crée du discontinu.
Cette œuvre protéiforme possède les qualités d’un travail réflexif, critique. Elle affirme son essence analytique, l’exigence qui est la sienne d’une certaine « discipline de l’esprit », apprise notamment à l’écoute de la musique sérielle : le lieu pictural, ses limites, se définissent à leur tour dans chaque nouvel ouvrage en termes d’intervalles et de mouvement. Des jalons se dessinent, chaque série induisant la relecture d’un travail passé, d’une tradition artistique.
La discontinuité propre au travail du peintre a pour arrière-fond une certaine lecture du concept d’histoire. « La politique s’écrivait en termes d’Histoire, dit Jean-Pierre Pincemin évoquant l’éthique des pratiques artistiques auxquelles il a participé dans les années 1970, ou plutôt d’un fantasme d’Histoire. » Histoire de la musique marquée par le choc au début du XXe siècle d’une atonalité instituée par Schönberg, histoire de la peinture définitivement orientée par les découvertes du cubisme, la matière des artistes de cette époque n’est autre que la vaste étendue d’une mémoire. Un langage s’invente, qui tend à assimiler et à dépasser tout à la fois un ensemble délimité de réalisations, pensées comme lieux d’une analyse toujours plus précise du champ de l’œuvre. Le groupe Supports/ Surfaces, associé notamment dans ses visées politiques de type marxiste à un mouvement d’avant-garde, n’a néanmoins jamais donné sérieusement lieu à des lectures critiques de type proprement sociologique : la peinture ne devient « moyen de connaissance », selon les mots de Marcelin Pleynet, qu’en s’enfonçant dans sa matière, en dévoilant son propre déploiement. Son pôle marxiste s’affirme en termes de définition rigoureuse de moyens picturaux.
L’un des premiers jalons du travail de Pincemin est ainsi posé. Le travail des années Supports/ Surfaces fixe les orientations majeures à venir : le principe formulé par les acteurs du mouvement de réduction du tableau à ses strictes composantes matérielles, dissociées en châssis, et en toiles de facture souvent « pauvre » – chez Claude Viallat par exemple – dans une réflexion toujours renouvelée sur les modes de coloration d’une surface, est appliqué par Pincemin à la peinture seule. L’artiste engage une « déconstruction » des moyens picturaux, le collage et l’assemblage sur la toile de carrés colorés assumant le rôle de structure assigné traditionnellement au dessin. La rigueur d’un processus élaboré en vue d’un résultat, dans un esprit proche de celui du minimalisme américain, le rôle d’une esthétique industrielle, ne l’emportent toutefois pas sur une volupté du faire, une quête de l’émotion colorée… L’œuvre de Pincemin ne se définit qu’en termes de tensions : la totalité de cette recherche de type empirique n’affirme que l’ambiguïté du pictural.

Les prémices
1966. Les premières œuvres de Pincemin sont des sculptures, réalisées dans l’esprit de la sculpture polychrome populaire et du néo-constructivisme. L’artiste garde à l’esprit le principe appliqué par Fernand Léger dans ses dernières céramiques notamment, d’animation d’une surface par des contrastes colorés.
Ces assemblages de volumes géométriques, dont chacune des faces est colorée de façon autonome, produisent en effet un système de frottements d’une surface de couleur à l’autre. Ils déterminent deux orientations décisives d’un travail d’essence picturale, le choix d’une construction par modules et la faculté propre à la couleur de « ralentir » la forme, selon les mots du peintre. Le mouvement de circulation par contact d’une couleur vive à une couleur plus sombre reste de l’ordre de la vibration.
Fort de cette découverte d’une vertu propre à la mise en espace des principes picturaux, l’artiste dira par la suite qu’il assigne à la sculpture le rôle de « vérification » – ici a priori –  de la peinture.

« La grille »
Les Empreintes (1968-1969), puis les Carrés collés (1969-1974), établis selon un quadrillage orthogonal « en négatif » – ce dernier est défini par des interstices maintenus entre des parties égales découpées puis collées sur la toile – formulent des réponses originales au motif de la grille inauguré notamment par Mondrian. « Le pouvoir mythique de la grille tient à ce qu’elle nous persuade de ce que nous sommes sur le terrain du matérialisme (parfois de la science, parfois de la logique), écrit Rosalind Krauss[1], alors qu’elle nous fait en même temps pénétrer de plain-pied dans le domaine de la croyance (de l’illusion, de la fiction). » Espace autotélique centripète, affirmant une autonomie de l’œuvre et dans le même temps espace de fiction centrifuge, non fermé, renvoyant à des intérêts de type universel, la grille selon cet auteur est un mythe, c’est une structure qui permet à des valeurs de natures opposées de coexister au sein d’une organisation spatiale.
Jean-Pierre Pincemin joue sur cette dualité, il en fait la critique. Fidèle à des préoccupations d’ordre structurel, il définit d’emblée des modes de construction. Les Empreintes répètent sur des toiles libres un même module imprimé, de couleur bleue le plus souvent. L’artiste aboutit à une structure non centrée, selon une vision originale du principe du « all over » : le champ d’une œuvre n’est pas prédéterminé, ses limites se forment par ajouts successifs de morceaux de toile. Aussi l’espace autonome d’un travail d’essence abstraite, coupé a priori d’une réalité de perception, est-il dans le même temps ouvert vers cette réalité, n’étant pas clôturé. Le réel affleure par ailleurs directement dans la trace d’objets tels que des briques, tôles ondulées, grillages… Le motif de la grille est en quelque sorte « désacralisé », la peinture se tournant volontiers du côté du sensible.
Les Carrés collés peuvent être lus comme un ensemble de propositions variées sur la question de la limite en peinture, loin de toute rigidité caractéristique d’une certaine tradition moderniste. Les contours sont tantôt non démarqués, tantôt délimités par la toile laissée vierge, ou encore soulignés par une bande de couleur. Vastes fragments arrêtés au sein d’un continuum ou tout manifestant la tentation matérialiste du cadre, ces toiles cultivent une ambiguïté quant à leur objet. Ces essais originaux de projections du temps d’un processus d’emblée fixé ne se situent pas moins sur le plan d’une recherche pure de lois picturales, l’ensemble des solutions trouvées se déployant dans l’espace et le temps selon le mécanisme complexe d’une progression par disjonctions.
 La limite est aussi celle qui se dessine aux intervalles laissés entre les carrés de couleur. Elle tient lieu par conséquent de dessin, qui est la « colle » de l’œuvre selon Pincemin. L’organisation d’une structure est confiée à la couleur seule, dans une démarche refusant tout rigorisme, faisant alterner des systèmes binaires de carrés monochromes et de carrés trempés dans la couleur selon leur diagonale. Cette dernière méthode autorise déjà le dessin d’un motif – celui d’un grillage par exemple – voire d’un symbole (notons au passage le dessin des échelles, au symbolisme fort…). Le caractère de « fiction » propre aux œuvres modernistes dont parlait Rosalind Krauss semble ici directement désigné, voire détourné.
Le terme de structure reste important pour Jean-Pierre Pincemin lorsqu’il évoque ce travail du début des années 1970 : il renvoie à une conception matérialiste de la peinture, dont le procédé d’agencement peut être assimilé à celui de l’architecture, mais aussi à la philosophie structuraliste dominante à cette époque, qui envisage toutes les catégories sociales notamment en termes d’ensembles et de rapports. La préoccupation majeure de l’artiste, sur fond d’engagement politique, reste néanmoins de nature très classique : il s’agit de penser les rapports de la partie et du tout. La détermination d’un procédé strict de répétition n’interdit donc pas une réflexion en termes d’harmonie, elle permet d’aborder la question de la composition.

« Composer »
1974. Jean-Pierre Pincemin abandonne progressivement le procédé des Carrés Collés au profit de peintures qui, adoptant des formats toujours plus grands, témoignent d’un véritable désir de composition. Le dessin de la forme s’affirme désormais, grâce notamment à une utilisation des bandes colorées : il est le fruit d’un travail d’organisation globale de la toile.
L’un des derniers Carrés Collés utilise la bande noire, si chère à Mondrian – elle permet de ne pas enfermer, de maintenir un équilibre entre la ligne et le plan de couleur –, sur le mode de la frontière, du contour encadrant la toile et dessinant une forme au sein de celle-ci. Le désir d’ouvrir la toile à une forme d’infini est d’emblée tourné en dérision : cette dernière se fige dans ses limites. Le contour, esquissé auparavant par un travail sur les vides, tend à s’affirmer. Il permet à la fois le partage et l’accord des couleurs entre elles, qui se rejoignent par la loi du rapprochement chromatique.
Fort de cette « trouvaille », l’artiste n’abandonne néanmoins pas le procédé de découpage, de peinture et de collage, dans un travail qui aboutit cette fois à des toiles à bandes colorées de dimensions variées (ou « palissades ») : interstices et contours jouent alors le même rôle de production de la forme. Les volets de Matisse dans Porte-fenêtre à Collioure (1914) par exemple sont évoqués : la stricte recherche structurelle se double d’un véritable versant « historique », se déployant sur le mode de l’inspiration critique. L’œuvre gagne une forme d’épaisseur sémantique. Pincemin ne vise toutefois pas un art de la citation, qui formulerait une énième digression sur le thème classique de la « fenêtre » – d’emblée close –, il alimente sa recherche sans cesse recommencée de construction d’une surface plane par la couleur.
Il se tourne ensuite vers la tradition renaissante vénitienne d’essence coloriste – Titien, Véronèse sont souvent cités –, déployant des palettes raffinées de rouge notamment.  Monochromes ou fondées sur un système de variations chromatiques, ces toiles retrouvent dans l’agencement de formes colorées une aspiration vers une certaine profondeur, évoquée simplement autrefois par un travail sur la vibration de la couleur. Une étude de l’ordre de l’expérimentation scientifique sur la faculté de certaines couleurs d’éloigner ou de rapprocher le plan projette l’artiste dans la tradition d’une technique picturale, dont les lois se découvrent  par tâtonnements répétés.
Un véritable changement s’opère en 1978, grâce à l’introduction du châssis. Le phénomène d’extension ou de rétrécissement de la surface autorisé par les toiles libres n’est désormais plus possible : la composition devient très stricte, elle répond finalement au principe d’une rigueur, voire d’une rhétorique pure, propre à la peinture traditionnelle.

Pincemin ne cache pas son attachement particulier aux toiles de cette « grande période » d’essence presque lyrique, qui s’étend jusqu’en 1984. L’artiste conjugue les acquis de la tradition moderniste plane sur un mode critique – présence de plus en plus affirmée du cerne, abandon progressif de la pratique des aplats au profit d’une touche de plus en plus sensible – avec une certaine tentation de la profondeur. Bandes horizontales ou verticales tricolores, carrés séparés en deux parties rouge et bleue, schémas colorés plus complexes construits par exemple à partir d’un dessin géométrique de Josef Albers, monochromes architecturés selon le dessin de plusieurs carrés, harmonies brunes, l’ensemble de ces réalisations pose la question de la fusion des couleurs. « Tout tendait à un monochrome », raconte Pincemin, qui recherche alors une véritable harmonie chromatique. La superposition de multiples couches de peinture, appliquées selon le principe traditionnel du glacis, permet le passage délicat d’une couleur à l’autre, sur un mode musical, donnant enfin naissance à une « peinture émouvante ».

« La théorie de la Gestalt »
1984. La sculpture intitulée Le Jour d’après agit comme une onde de choc. Il s’agit d’une sculpture en pierre de dix tonnes et de onze mètres de long qui tend à « mettre en espace » une intuition d’ordre pictural, grâce à une organisation de type modulaire dont les jointures manifestent la progression d’un module à un autre : le processus prime la forme produite. Les présupposés propres aux pratiques des années Supports/Surface sont ainsi véritablement assumés.
Le changement de « manière » qui prend forme cette année-là avait été inauguré par une série de gravures qui, en 1983, projetait l’artiste dans une temporalité nouvelle, celle d’une écriture rapide, proche de l’improvisation. Le procédé de la pointe sèche sur plexiglas autorisait le déploiement d’un trait libre reliant un point de l’espace à un autre, l’artiste découvrant une structure nouvelle, de type aléatoire, détachée de la stricte rigueur géométrique. Lorsque l’on grave, écrit Francis Ponge dans le texte Matière et mémoire, « C’est comme si ce que l’on parle en face d’un visage, non seulement s’inscrivait dans la pensée de l’interlocuteur, dans la profondeur de sa tête, mais apparaissait en même temps en propres termes à la surface, sur l’épiderme, sur la peau du visage. »[2] La gravure de Jean-Pierre Pincemin invente cette temporalité double, qui ajoute au caractère d’inscription durable dans une forme d’épaisseur, celui d’une empreinte presque directe du trait. L’image gagne un caractère d’immédiateté : le temps du processus est comme ancré dans le résultat.

1985. La série L’Année de l’Inde rend manifeste le changement. Elle introduit de façon surprenante des motifs purement figuratifs représentés dans une planéité absolue, concrétisant un passage de la forme à la figure : l’image est devenue icône. L’artiste s’approprie un système de pensée orientale dont il ne connaît quasiment pas les règles, inscrivant son travail dans une logique de réponse à un système de pensée non assimilé par un mode du voir. Le temps d’un processus strictement pictural projeté au sein d’un pur objet visuel se fait l’écho de la densité, de l’épaisseur d’une culture indienne présentes dans des images planes au caractère énigmatique. Motifs orientaux, éléphants aux allures burlesques peuplent la peinture de Pincemin, l’impératif de structure si cher au peintre autorisant désormais la plus grande souplesse.
« Représenter, c’est le but de la peinture », dit en effet l’artiste. Il s’agit dès lors pour lui de se poser la question de l’image, de se demander, selon ses propres mots, « pourquoi ça représente ? », dans une réflexion qui convoque la théorie de la Gestalt selon Wittgenstein. Cette théorie postule l’organisation de la perception par ensembles, le tout manifestant enfin autre chose que la somme des parties. Le peintre évoque une image aperçue un jour, dont les seize rectangles de dimensions égales dans des valeurs de gris parvenaient à représenter de façon assez précise le portrait de Lincoln : la technique, découverte dans les Carrés collés, d’organisation d’une structure par ajouts successifs, trouve en quelque sorte son pendant en négatif. L’ensemble prime définitivement la partie.
Au cours de l’année 1988, des tableaux de type géométrique sont exposés aux côtés de toiles purement figuratives : la loi de circulation de la couleur découverte dès 1966, produit au sein des toiles abstraites « un effet de figuration », tout autant que le motif de l’arbre, récurrent dans le travail du peintre. Ce dernier multiplie les tentatives, il se pose désormais la question du « quoi faire ? », au sein d’une dynamique proprement picturale.
Le travail de Jean-Pierre Pincemin, dont la caractéristique d’ « invention » a souvent été soulignée, n’a en effet jamais perdu ses intentions premières de recherche de l’ordre d’une pure picturalité. A des conceptions d’ordre théorique répondent toujours un mode du faire : la « projection du voir » dont nous avons parlé gagne ainsi une forme de concrétisation dans l’utilisation devenue habituelle d’un système de rétro-projection d’œuvres déjà existantes – les siennes propres ou bien celles d’artistes du passé, nous y reviendrons – dont il retrace fidèlement les contours. La question du dessin est assumée, dans une utilisation toujours plus nette du cerne noir, laissant à la couleur le pouvoir de donner naissance à une véritable « peau de peinture », dont l’intensité est encore obtenue par la superposition de plusieurs couches chromatiques.

L’esthétique des « images trouvées », se manifestant dans la reprise presque systématique d’œuvres d’art appartenant à des cultures diverses, icônes religieuses dans les représentations de Saint Christophe, ou motifs repris à l’imagerie chinoise, inscrit la peinture de Pincemin dans une double logique, témoin d’une temporalité fondamentalement duelle. Cette « peinture d’histoire » gagne une véritable épaisseur de sens, elle est superposition de strates iconographiques.  Elle acquiert d’autre part un statut d’ « apparition » – le terme d’ « épiphanie » a même été employé –, de mise au jour et de projection tout ensemble d’un mode de pensée et de sa représentation, dans l’esprit d’une appropriation libre.
Les sources d’ « inspiration » de Jean-Pierre Pincemin, d’emblée nombreuses, tendent à se diversifier. Fidèle à une logique proprement empirique, le peintre interroge parfois la faculté de la peinture à organiser des réponses à des objets de type littéraire – c’est le cas dans sa série intitulée Micromégas selon le titre du conte de Voltaire – ou philosophique. La série  Traité des tourbillons (1992) affirme ce principe. Elle institue une forme de réponse visuelle à la complexité du langage de Descartes dans le texte du même nom, l’artiste imaginant la traduction d’un pur système scientifique en termes de construction formelle, d’un « faire ». Il ne s’agit en aucun cas d’illustrer un texte, ni d’en produire l’équivalent, mais d’émettre l’hypothèse d’un possible dialogue d’un langage à l’autre, d’une poétique à l’autre. Pincemin aboutit à un système de représentation qu’il compare lui-même avec humour au motif de la « pelote de laine », remarquant au passage qu’il se rapproche de ceux d’Hundertwasser ou de Van Gogh dans ses nuits étoilées, tout en évoquant la question des attirances propre aux philosophies orientales. Cette série a été mise en parallèle avec un ensemble de tableaux organisés selon un système de chevauchement de neuf formes rondes de trois couleurs différentes (rouge-jaune-brun, par exemple). Le phénomène de l’attirance, formulé par un ensemble compact de multiples traits circulaires, trouve son équivalent pictural dans une stricte démonstration de lois chromatiques.
Evoquons enfin ici la récurrence d’un travail sur les cosmogonies, l’importance des cartes géographiques, dans une série comme celle de La Dérive des continents (1994) : la naissance de la forme, ou le travail sur les frontières ainsi que le mouvement assigné à la couleur y gagnent véritablement le statut d’ « équivalents plastiques » de systèmes de pensée, assimilés enfin par la peinture.

Combinatoire
Ce parcours manquerait toutefois son but s’il n’insistait sur le rôle d’un effet « comique » visé par Jean-Pierre Pincemin dans ses œuvres.
Dès ses débuts, l’artiste fait en effet preuve de nonchalance à l’égard d’une tradition moderniste notamment. De la même manière, la reprise d’œuvres telles que celle de Jean Duvet, graveur français du XVIIe siècle, ou même celle de motifs islamiques ne saurait être appréhendée avec le plus grand sérieux. Le choix fréquent de thématiques « érotiques », le caractère proprement voluptueux de la majorité des toiles ajoutent à cet esprit plutôt rieur.
Pincemin évoque Goya dans les Caprices, ou même Charlie Chaplin : tous deux ordonnent un univers fait d’un nombre restreint d’objets, qui reviennent alternativement dans les gravures ou les scènes. Le mouvement permanent, les permutations constantes d’objets produisent un effet comique parfaitement réussi.
Le peintre n’agit pas autrement : ses réalisations des vingt dernières années fonctionnent selon la reprise constante de motifs anciens, qui sont superposés – « Il y a une femme là-dessous », disait-on dans le Chef-d’œuvre inconnu de Balzac –, ou traités de manières toujours diversifiées, visant non seulement cet effet de mouvement tant recherché, mais l’esprit d’une certaine forme d’absurde fondateur.
Marion Daniel


[1] Rosalind Krauss, L’Originalité de l’avant-garde et autres mythes modernistes, Macula, 1993.
[2] Francis Ponge, « Matière et Mémoire », in Le Peintre à l’étude, Œuvres complètes I, Bibliothèque de la Pléiade, 1999, p. 118-119.

dimanche 27 mars 2011

Jean-Pierre Pincemin, le tout petit motif

Texte publié dans la collection Cardinaux, 2007

Tout dépend de la volonté et de la discipline. De la discipline l’œuvre dans son ensemble, de la volonté l’œuvre dans ses parties. Volonté et capacité ne font qu’un, qui ne saurait pouvoir, ne saurait vouloir. L’œuvre s’achève ensuite à partir de ces parties en vertu d’une discipline visant à l’ensemble.

Si mes travaux suscitent parfois une impression de primitivité, celle-ci est due à la discipline qui m’astreint à une gradation réduite. Elle n’est autre chose qu’une économie, donc le fait d’une suprême notion professionnelle, le contraire de la primitivité réelle.

Paul Klee, Journal[1]

Projeter (un dessin), découper (un bois), encrer (une surface), presser, imprimer, corriger. Dupliquer, superposer, agrandir. La gravure est l’agencement de ces différentes actions, elle se déroule comme une narration. Elle détermine des strates, une série d’actes séparés, une division des parties – certaines matières retiennent la graisse ou le carburandum[2], d’autres non – pour que le résultat opère : celui d’une liaison.

Jean-Pierre Pincemin manie la langue de l’analyse avec la plus grande souplesse. Il vous apprend à regarder les œuvres, vous fait pénétrer dans le secret de la construction. Tout doit être dit : l’instant de la découverte – la partie en plexiglas de cassettes audio, dit-il, est un jour apparue comme une matrice toute trouvée –, celui de la réalisation. Il donne les modes d’emploi, décrit ce qui opère à un moment précis de l’œuvre, la plus ou moins grande rapidité du trait, la circulation d’une couleur à l’autre. Pour parfaire ses analyses, l’artiste a recours à des références multiples, qu’il préfère puiser dans une culture artistique et littéraire vaste, plutôt que dans un champ immédiatement contemporain. Dans le domaine de la gravure, certains textes des Salons de Baudelaire sont une école de vision. Paul Klee, dans son Journal, est également parvenu à décrire au plus juste ce qui se joue dans ce médium très spécifique.

Jean-Pierre Pincemin avait lui-même disposé par séries dans son atelier d’Arcueil l’ensemble de ses gravures réalisées depuis 1997. Il voulait montrer une nouvelle étape de son travail. L’ambition, « pédagogique et anecdotique », était d’écrire le journal d’une œuvre toujours mobile, qui répond à l’une des poétiques énoncées par Henri Focillon : c’est « un arrêt, mais comme un moment dans le passé. En réalité elle naît d’un changement et elle en prépare un autre.[3] » Pour Pincemin le changement est un principe et une quête. Il citait avec désinvolture ce vers des Fleurs du Mal – « Mon esprit, tu te meus avec agilité ». Présenter son travail, c’est restituer ce mouvement, définir des ensembles en disant leur cohérence, la logique qui a présidé à leur déroulement.

Ce recueil ne comporte qu’une seule gravure à proprement parler, une seule taille-douce, le menu « Huîtres sur concombre » tiré par le graveur Piero Crommelynck[4]. La mort de ce dernier a été perçue comme un point d’arrêt. Ne plus utiliser la taille-douce, c’est pour Pincemin une façon de lui rester fidèle. Il invente alors d’autres moyens, moins sophistiqués ; examine ce qu’il peut faire avec les « moyens du bord », ceux qu’il trouve dans l’atelier. Il préfère parler d’estampe plutôt que de gravure : la lithographie, la sérigraphie qu’il choisit alors répondent à un savoir-faire simple, à une économie de moyens. L’estampe est un laboratoire, une forge des motifs qui sont expérimentés, superposés dans une même page. C’est le lieu du changement, du jeu. Elle permet de développer, ensuite en peinture, des modes de picturalité nouveaux.

L’estampe renvoie aussi à la question du multiple, de la série, du développement. Une œuvre se recommence et se duplique. Les images sont simples, empruntées à une iconographie traditionnelle. Jean-Pierre Pincemin vise la synthèse, il poursuit toujours le même sujet : celui de la fabrique des formes et selon ses propres mots, du « pourquoi ça représente ».

Ce texte donne quelques éléments du récit de l’œuvre. Il développe certains points d’une poétique singulière qui peut s’énoncer comme suit : comment passe-t-on des formes aux images ? Puis des images à l’histoire, à la fable ?

***

Le « tout petit motif »

Paul Klee fait partie de ces peintres que Pincemin cite souvent, non pour désigner une influence immédiate – un motif aurait pu être repris sans qu’il utilisât ce mot –, mais sans doute une exemplarité de son attitude face à l’œuvre. L’iconographie simple, la réduction de moyens propres à l’œuvre de Klee ne sont certes pas sans évoquer le travail de Pincemin. Plus importants pour Pincemin sont la référence à des arts autres que picturaux chez Paul Klee (notamment la musique), mais aussi la question du temps de l’œuvre. Le Journal de Klee possède cette tension, cette allure inchoative des récits propres aux esprits toujours en mouvement : il décrit les étapes d’une pratique, vise l’établissement d’une poétique, une économie formelle des œuvres. Le souci de dire ce qui advient, ce qui se formule dans l’esprit et sur la surface à peindre est précisément celui de Pincemin.

Je conçois un tout petit motif et j’essaye une représentation sommaire ; naturellement pas par « stations », mais in praxi, c’est-à-dire armé d’un crayon. Voilà au moins une action véritable, et d’une série d’actes répétés il résulte beaucoup mieux que d’un élan poétique sans forme et sans figuration[5], écrit Paul Klee en 1902.

Le « tout petit motif », le dessin, le trait sont à l’origine du travail d’estampe de Pincemin. En lithographie, comme en sérigraphie, la forme sommaire tracée d’une ligne noire, autonome, est l’élément premier. Quand le sujet l’exige, elle reste nue : c’est le cas dans les illustrations qu’il donne des sonnets de Shakespeare. Jean-Pierre Pincemin a découvert dans la série L’Année de l’Inde (1986), qui utilise la pointe sèche sur plexiglas, la possibilité d’écrire sur la plaque une ligne continue scandée, rapide, proche d’une langue de l’improvisation. L’estampe invente ce trait, non pas immédiat mais lié, tracé dans la pierre, ou découpé dans le bois pour former une matrice.

Les rapports de la partie et de l’ensemble, l’écart existant entre un projet et sa réalisation sont des sujets récurrents de questionnement pour le peintre. L’estampe apparaît comme un champ d’expérimentation privilégié en ce qu’elle met en œuvre plusieurs actes disjoints concourant à un espace unifié.

Parcours du trait

Le motif premier, le dessin qu’il lui faut déterminer avant toute chose, reprise des contours d’une gravure médiévale (David et Bethsabée), variation nouvelle autour du thème de l’arbre, est déterminé à l’aide d’un rétroprojecteur. Il est ensuite reporté sur une matrice, puis imprimé, pressé sur le papier. En gravure, le moment à partir duquel on peut penser l’ensemble est a priori celui de l’impression. L’empreinte est métamorphose du trait : Pincemin aime l’idée de l’aléatoire, d’un « bazar » qui s’installe à cette étape de son travail. Les impressions multiples faites à partir d’une même matrice produisent des résultats très différents. La « métamorphose » consiste en la détermination d’une forme, d’une image qui se donne d’un seul tenant. Le pochoir, très utilisé par Pincemin, est à l’origine de ce « format » et provoque un jeu visuel d’un type très particulier : c’est une projection – mouvement à travers une matrice – et une délimitation tout à la fois.

Explosante fixe

Pincemin joue sur cette idée d’une double nature de l’estampe, qui est dans le même temps divisée et liée, mouvante et fixe. La répétition des tirages produit des temporalités diverses. L’œuvre est parfois donnée à l’état de « tout petit motif ». Elle peut également être composée ; l’artiste ajoute alors des strates de couleurs, des bandes souvent géométriques qui donnent à l’estampe un effet de relief nouveau. La couleur vibre, elle permet de sortir du cadre strict de l’image.

L’ensemble n’existe pourtant qu’en vertu d’une limite. Pincemin passe presque systématiquement sur ses tirages un médium acrylique neutre, qui crée un effet de séparation avec le support. Il faut manifester le cadre, dessiner une marge, montrer que tout se trame à l’intérieur de la page.

*

Une histoire de peinture

Je projette en surface, c’est-à-dire que l’essentiel doit toujours devenir visible, quand même ce serait impossible dans la nature dont la structure ne se prête pas à pareil style en relief[6], poursuit Paul Klee dans le passage de son Journal cité haut, qui décrit les débuts de son activité de peintre.

Chez Pincemin, peinture et gravure cohabitent. L’estampe est une autre manière de peinture : c’est un espace plan, fortement délimité, dans lequel il est question de repentirs, de retouches à la peinture blanche, de couches colorées. La sérigraphie, la lithographie, sont traditionnellement perçues comme des procédés « de peintre ». Il s’agit de dessiner, d’encrer, d’imprimer et non plus d’inciser.

Représenter les corps

Pincemin a multiplié les expériences dans le domaine de l’estampe. Les gravures au sucre étaient très présentes dans les années 1980 ; dans les années 1990 il réalise par exemple de nombreuses épreuves à la pâte à modeler. L’artiste écrase, presse à l’aide d’une machine un ensemble de points de pâte à modeler qui évoquent bien souvent des corps, d’hommes ou de femmes, ou bien des animaux. Il y a comme une adéquation parfaite entre cet exercice de mise à plat et la représentation d’un corps : le peintre observe la répartition de la matière. La gravure ne procède pas d’une accumulation des formes mais d’une réduction, d’une disposition des masses en fonction de leurs qualités propres. Lorsqu’il comprime, l’artiste éprouve l’épaisseur des matériaux. Le paradoxe posé par Paul Klee d’une « représentation à trois dimensions en surface [7]» se retrouve ici : pour rendre visible on réduit, et l’aplanissement est pensé comme une conservation de toutes les propriétés de la matière. Il se produit comme une incarnation de l’œuvre.

Un espace révélé

Pincemin joue sur les possibilités positif / négatif de la gravure traditionnelle. La technique du report en gravure instaure ce jeu d’inversions. Il donne bien souvent, à partir d’un même dessin, une version en creux et une version en surface. L’opposition du vide et du plein se résorbe, son désir est de ne pas figer le partage des formes, délimitées par un cerne ou bien apparaissant en réserve. La limite et le contour sont pensés avec la plus grande attention dans les peintures, elles trouvent dans l’estampe leur terrain d’expérimentation. Il affirme de la même manière un goût pour les ombres chinoises : montrer la forme vide ou la forme pleine participe du même dispositif mental. Dans les deux cas l’espace plastique est pensé comme la « projection en surface » d’un ensemble, qui peut être aussi bien l’équivalence que l’ombre d’une réalité.

L’artiste parle de « révélation » de l’image gravée : cela signifie que l’image « apparaît », d’un seul tenant, de la même manière qu’une image photographique est révélée dans le bain d’acide. L’estampe est le lieu de temporalités complexes : c’est un espace unifié, non segmenté, qui s’est pourtant construit par strates successives. Elle combine dans le même temps un caractère d’apparition et, comme l’a montré Francis Ponge, elle a une valeur d’inscription dans une mémoire[8]. La pierre lithographique conserve en effet l’empreinte des différents traits dont elle s’est imprégnée. L’opération de « révélation », d’autre part, se produit à des vitesses variables, suivant les propriétés de chacun des matériaux. Il se produit un jeu de perceptions « différées », selon l’expression du peintre. L’agrandissement – différentes tailles sont données aux matrices, aux pochoirs – est également perçu comme un procédé d’essence photographique. Le motif importe peu. La plupart du temps, il est déjà donné, parfois littéralement « trouvé », dans l’iconographie chinoise par exemple. Ce qui intéresse Pincemin, ce sont ses possibilités d’extension, qui sont expérimentées jusqu’au bout. Le moment de l’apparition de l’image s’éprouve dans la qualité de l’expression.

Si Pincemin utilise parfois le vocabulaire photographique, il ne quitte jamais vraiment la peinture. Lors d’un entretien, il rappelait que certaines peintures pouvaient devenir des estampes, que d’autres ont été à l’origine des gravures. Dans les deux cas, les mêmes questions se posent, il choisit pour ses estampes les mêmes grands formats qu’en peinture. Dans les œuvres de la dernière période en effet, Pincemin veut retrouver l’effet de ses grandes « peintures émouvantes ». En sérigraphie et en lithographie la masse, la quantité colorée se donnent comme équivalents sensoriels de la finesse du trait autrefois recherchée dans les gravures.

Les allers-retours sont constants dans l’œuvre de Jean-Pierre Pincemin. L’estampe se conçoit comme une peinture. D’un autre côté et comme en miroir, la peinture utilise des techniques empruntées à l’estampe. Ainsi dans les dernières toiles, réalisées au sol : Pincemin utilise des produits qui se dissolvent à l’eau chaude (gélatine), qu’il applique de façon aléatoire sur des couches de peinture. Le problème de la peinture selon lui, c’est de ralentir le rythme donné par la succession des touches de couleur. En utilisant de tels procédés, la couleur apparaît de façon progressive, désordonnée. Le principe est toujours de perdre un point de vue unique. En marchant, pourquoi pas, sur la toile, à la manière d’un Pollock.

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L’écriture d’une histoire

Séquences narratives

L’espace révélé est celui de l’écriture d’une histoire. Il répond à la définition du temps de l’œuvre moderne selon Bergson : le temps se lit dans le passage d’une forme à l’autre, c’est une succession d’instants. L’estampe combine des strates de temps différents qui en font le lieu d’un possible récit. Au sein d’une série, chaque image est un moment d’un développement commencé avant elle et poursuivi dans des réalisations ultérieures. Dans le cadre de la seule image, le partage ou la superposition des couleurs et des formes permet l’évocation d’un déroulement, d’une narration.

Jean-Pierre Pincemin a réalisé plusieurs séries sur des thèmes des Fables de La Fontaine. Dans Le Loup, la chèvre et le chou, la feuille est découpée par bandes horizontales qui chacune racontent un moment de la fable. L’histoire – comment faire traverser la rivière à chacun des protagonistes – est condensée en une seule page. La couleur appliquée au pochoir joue un autre rôle dans la construction de l’histoire : elle donne naissance à une émotion, à un mouvement ressenti chez le spectateur.

Souvent, en bas des épreuves, les légendes se troublent : « Chien, renard, la poule, le grain de blé », puis « chien, chat, souris, grain de blé ». Le Vieux Chat et la jeune souris, La Poule et le renard sont convoqués dans le même temps… L’estampe permet toutes les permutations. Elle développe le libre principe des variations multiples sur un thème donné.

L’expression juste

Pincemin s’amuse à assembler, à retravailler des motifs anciens. Il multiplie les effets de surprise, poursuit des fils abandonnés par le passé. Ainsi dans ses illustrations du Micromegas de Voltaire, qu’il reprend en 2000, une première série ayant été réalisée en 1997. L’artiste ajoute des éléments, il les superpose. La combinatoire d’éléments à l’œuvre dans l’estampe est une synthèse. Pincemin crée un espace de métamorphoses, de formes mouvantes : le dessin d’un œil se loge parfois dans la forme circulaire d’une planète, la couleur est beaucoup plus présente, elle va jusque dans les marges. Le trait du graveur s’associe parfaitement au caractère incisif du conte. Pincemin lui ajoute la couleur : leur alliance est une manière d’équivalence de la « concise richesse » de Voltaire. Le « sel », les raccourcis voltairiens trouvent ici leur évocation juste.

L’estampe est le lieu de l’hybridité. Dans les gravures antérieures à 1997, Pincemin a multiplié les représentations évoquant les figures mythologiques présentes dans les récits des auteurs latins. La Jeune Fille et la mort, série réalisée en 1994 pour la Chalcographie du Louvre, est une variation sur le thème de L’Enlèvement d’Europe, conté dans les Métamorphoses d’Ovide. La figure du Centaure est désignée comme énigme : c’est un autoportrait. Il y a dans la figure hybride un interstice, cet espace laissé vide où quelque chose a lieu.

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Le comique dans la duplication

Les Caprices

La gravure renvoie fondamentalement pour Jean-Pierre Pincemin à la question du multiple. C’est pourquoi il se donne le droit de refaire une gravure à partir d’une matrice ancienne. Lorsqu’il évoque ses travaux, l’artiste cite très souvent Baudelaire : selon ce dernier il existe une forme de comique inhérent à la gravure et au phénomène de duplication. L’effet comique, explique à son tour Pincemin, a lieu dans les œuvres, telle celle de Goya, qui parviennent à inventer un univers fait d’un très petit nombre d’objets revenant invariablement sous des formes toujours renouvelées.

Goya est évoqué par Baudelaire dans le « Salon caricatural, critique en vers et contre tous » : le poète parle à son sujet de l’invention d’un « monstrueux vraisemblable » :

Toutes des contorsions, ces faces bestiales, ces grimaces diaboliques sont pénétrées d’humanité. Même au point de vue particulier de l’histoire naturelle, il serait difficile de les condamner, tant il y a analogie et harmonie dans toutes les parties de leur être ; en un mot, la ligne de suture, le point de jonction entre le réel et le fantastique est impossible à saisir; c’est une frontière vague que l’analyste le plus subtil ne saurait pas tracer, tant l’art est la fois transcendant et naturel[9].

Goya, dans la série des Caprices réalisée de 1797 à 1799, fait une satire de la société de son temps. Rien de tel dans le travail de Pincemin, qui parle néanmoins très souvent de « caricatures » à propos de ses gravures. La série de ses autoportraits, réalisés de 1992 à 1994, tient en quelque sorte des « Caprices ». La « ligne de suture » invisible entre des registres différents à laquelle fait allusion Baudelaire dans la citation donnée plus haut y est partout sous-jacente. Les traits de son visage s’associent à la figure du Centaure, ou encore à celle de l’Apôtre Pierre… L’exercice de substitution, de collage et d’assemblage d’éléments différents les uns des autres donne naissance à une réalité autre, à un ensemble nouveau composé d’un élément comique et d’une étrangeté. Fidèle à l’esthétique baudelairienne, il veut associer le dessin et l’idée. L’épaisseur du trait de ses petites lithographies de l’année 2000, le choix des sujets – un chat (le veau d’or ?) perché sur un trépied toisant un chien, des gravures érotiques – donnent ce côté mordant au dessin, qui garde pourtant une indécision quant à la forme, maintient une difficulté de perception. L’ensemble est incisif, il frappe ; dans le même temps il doit être « sans trop de signification ». Aussi les « point de jonction » ou frontières, si présents dans le travail de Pincemin, sont-ils toujours les lieux du passage.

Empreintes

Dans les estampes à la pâte à modeler, mais aussi dans les dernières séries, Jean-Pierre Pincemin a recours au procédé de l’empreinte. En comprimant simplement la matière, l’empreinte crée de l’étrangeté : Pincemin replie parfois sa page de façon à imprimer une réplique inversée d’une image peinte sur l’un des côtés. Un écureuil la tête en bas, une figure pas tout à fait humaine apparaissent alors. Des figures de femmes sont dessinées d’un trait dont on perd la trace. L’empreinte est le lieu de l’image. En elle en effet, comme dans toutes les images « authentiques » selon Walter Benjamin, « l’Autrefois rencontre le Maintenant dans un éclair pour former une constellation »[10]. Ce sont ces instants précis du contact et de la perte que nous montre Pincemin.

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« A partir de quand a-t-on une image ? », demande Pincemin. L’image est ce moment d’apparition, où la forme est révélée. C’est une ombre chinoise, un « caprice », une chimère. C’est aussi un récit, une histoire de monstres et de métamorphoses. L’estampe est une peinture incarnée.

« Si vous voulez connaître ma vie, regardez les gravures », disait-il parfois. Les séries qu’il montre correspondent à des périodes de vie, et peut-être y glisse-t-il quelques détails biographiques. Nous ne le savons pas. Ce que nous voyons en revanche, c’est une gravure qui, comme la peinture, est un lieu de volupté. C’est là que se joue l’aventure de l’œuvre.

Il y a dans les œuvres issues des profondes individualités quelque chose qui ressemble à ces rêves périodiques ou chroniques qui assiègent régulièrement notre sommeil.[11]

Marion Daniel

Paris, 16 octobre 2005



[1] Paul Klee, Journal, Paris, Grasset, coll. Les cahiers rouges, 1959, p. 258.

[2] Technique utilisée par Jean-Pierre Pincemin à base d’une pâte mélangée à une poudre métallique appelée « carburandum ».

[3] Henri Focillon, Vie des formes (1934), suivi de Eloge de la main, Paris, Presses Universitaires de France, 1943.

[4] Piero Crommelynck a travaillé avec Picasso de 1966 à 1972. L’exposition Pablo Picasso, Piero Crommelynck, Dialogues d’atelier réalisée en 2006 au Musée de la Vie Romantique en fut le témoignage.

[5] Paul Klee, op. cit., p. 147.

[6] Paul Klee, op. cit., p. 147.

[7] Paul Klee, op. cit., p. 148.

[8] Cf. Francis Ponge, Matière et mémoire, in Œuvres complètes, t. I, Paris, Gallimard, 1999, p. 116-123.

[9] Charles Baudelaire, Critique d’art, Paris, Gallimard, Folio essais, 1992 (1976), p. 230.

[10] Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle, Le livre des passages, Paris, Le Cerf, 1989, p. 478. Voir également à ce sujet l’ouvrage de Georges Didi-Huberman L’Empreinte, publié lors de l’exposition du Centre Georges Pompidou en 1997.

[11] Ibid., p. 230.