mercredi 10 avril 2013

Poétique d'objets



Texte publié dans Poétique d’objets, Lieu d'Art et Action Contemporaine, Dunkerque, Éditions Dilecta, mars 2013.
Commissariat de l’exposition au LAAC (6 avril-15 septembre 2013) et direction de publication : Marion Daniel

« Si l’on saisit toute création artistique comme une libre manifestation de la pensée, les “ready-made” sont plus proches de l’art que la plupart des tableaux et des sculptures qui ont été produits depuis 1910. Ils permettent en effet de se rendre “présents aux choses tout en s’en éloignant d’une distance infinie”. Ils obligent le regardeur à se situer dans la pensée, à ne saisir qu’elle au moment où l’on saisit l’objet[1]. »

Lieux de pensée, lieux pour la pensée : tels sont les objets pour les artistes qui les ont investis à partir du début du xxe siècle. En 1962, François Mathey demande à Francis Ponge d’écrire un texte pour le catalogue de l’exposition « Antagonismes 2. L’objet » au musée des Arts décoratifs. Il y publie « L’objet, c’est la poétique ». Dans un esprit à la fois précurseur et reflet d’une époque, l’exposition invite des sculpteurs à présenter leur travail. Injonction leur est faite non pas de travailler à partir d’objets existants mais d’inventer de nouveaux objets. Des artistes aussi différents que César, Nadine Effront mais aussi Yves Klein ou l’écrivain Brion Gysin y présentent divers travaux. L’ensemble propose une réflexion sur l’œuvre d’art en tant qu’objet susceptible de s’insérer dans notre paysage quotidien. Nul besoin de créer de nouveaux objets pour les artistes réunis deux ans auparavant par Pierre Restany autour du Manifeste du Nouveau Réalisme, publié le 27 octobre 1960 et signé dans un premier temps par Arman, François Dufrêne, Raymond Hains, Yves Klein, Jean Tinguely, Daniel Spoerri et Jacques Villeglé. « Nouveau réalisme = nouvelles approches perceptives du réel » écrit Restany. Sa réflexion est fondamentale pour penser tout l’art des années 1960 et celui qui suit. Ce qui intéresse les artistes du Nouveau Réalisme, c’est de s’inscrire littéralement dans le réel en s’appropriant affiches pour Hains et Villeglé, voitures pour César ou Arman, machines pour Tinguely, objets de toutes sortes pour Arman etc., afin de mieux les détourner. Entre esthétique ready-made – selon la définition de Breton, un « objet usuel promu à la dignité d’objet d’art par le simple choix de l’artiste[2] », qui le déplace d’un contexte dans un autre – et principe de l’assemblage et du détournement, ils prélèvent, décollent, accumulent, agencent, compressent des objets du quotidien. Le point de vue esthétique et théorique défendu par Restany se double d’une vision sociologique de l’art, développant un discours sur les œuvres inédit jusqu’alors.
Mise en relation avec les œuvres réalisées durant ces années, la réflexion de Francis Ponge prend tout son sens. « L’homme est un drôle de corps, qui n’a pas son centre de gravité en lui-même. », écrit-il. « Il lui faut un objet, qui l’affecte[3]. » Objets d’affection ou d’affectation, que l’on aime ou que l’on reçoit, les objets de Ponge constituent des bornes où s’appuyer, des « points d’amarrage ». Pour lui, chaque artiste construit son temple domestique composé d’objets qui forment son décor, son entourage. Les objets ne sont pas les choses. Tandis que celles-ci se conçoivent « compte tenu des mots », qu’elles sont prises à charge par le langage, les objets sont ce qui entoure l’homme et ce dont il doit s’emparer afin qu’il puisse opérer sa métamorphose. Cette métamorphose, chez le poète, qu’elle ait lieu sous la forme d’un texte ou d’œuvres plastiques, donne naissance à des objets de création et de pensée. Gérard Farasse l’a parfaitement montré dans son texte[4]. L’objet comme matière et lieu de création : dans une filiation avec la pensée de Ponge, tel est le sujet de l’exposition et du livre Poétique d’objets.
Ouvrir ce projet par un texte de poète oriente de façon définitive sa réflexion vers une poétique. J’emploie le terme de poétique au sens, défini par Paul Valéry, d’étude des processus de création. Penser la poétique c’est examiner les processus de fabrication des œuvres. « Poétique d’objets » s’interroge donc sur la manière dont s’associent ou se disjoignent les objets réels ou manufacturés dans l’utilisation qu’en font les artistes. S’y engage une réflexion sur leurs modes d’agencement et d’énonciation dans les années 1960 et 1970 et sur les échos que cette réflexion continue d’avoir de nos jours. Elle prend à la fois la forme d’une exposition et d’un livre, tous deux envisagés de manière complémentaire. La poétique s’entend aussi au sens de l’étude d’une poésie, d’un art poétique. L’association proposée dans « Poétique d’objets » entre objet et poétique prend tout son sens durant ces années 1960 et 1970, où l’objet se trouve dans une relation étroite avec le langage. C’est vers lui qu’il tend et en lui, parfois, qu’il se transforme. Le principe de métamorphose des objets par le langage devient fondamental : chez les artistes du Pop Art, l’objet est poétisé ; chez les nouveaux réalistes, il implique une mémoire, un rapport d’histoire parfois fictionnel, comme chez Raymond Hains. Pour les artistes Fluxus enfin, il est le témoin d’une réconciliation entre l’art et la vie et n’existe que dans sa relation à des énoncés, des textes ou des partitions. Poétique et politique, la relation des artistes aux objets dans ces années semble moins viser à dénoncer une société de consommation qu’à organiser à travers eux un rapport au monde. L’objet manufacturé apparaît dans les œuvres d’art dès les années 1910, à la fois comme signe de modernité chez les artistes cubistes, mais aussi comme introduction d’un autre rapport au réel, chez Kurt Schwitters par exemple. Introduire les objets manufacturés permet, après Marcel Duchamp, Kurt Schwitters ou Robert Rauschenberg, de déplacer radicalement le statut de l’œuvre et la vision de celle-ci. La poétique, enfin, s’appréhende au sens où l’ont entendu les curateurs de la 30e Biennale de Sao Paulo en 2012, intitulée The Imminence of Poetics. La poétique (Poetics) désigne pour eux l’ensemble des déclarations ou énonciations d’actes artistiques donnés. Pourquoi réfléchir aujourd’hui à une poétique des objets aux xxe et xxie siècles ? Comment s’articulent ces deux termes ? Qu’est-ce qui se joue dans leur énonciation ? Ni chronologique ni anhistorique, l’exposition « Poétique d’objets » propose un parcours à travers différents processus d’agencement et de mises en situation des objets aux xxe et xxie siècles. Ancrée dans les années 1960 et 1970 et sur les problématiques qui agitent les débats esthétiques à cette époque, elle propose un regard rétrospectif à partir de ces années vers le début du xxe siècle mais aussi prospectif, jusqu’à nos jours.
Qu’est-ce qu’un objet ? « On parle implicitement de l’objet, écrit Lacan, chaque fois qu’entre en jeu la notion de réalité[5]. » Objet réel, halluciné, transitionnel : en psychanalyse, l’objet est ce à quoi se confronte le sujet pour construire sa notion de la réalité. Qu’il soit objet de manque ou objet-fétiche, « L’objet se présente d’abord comme une quête de l’objet perdu. […] L’objet est toujours l’objet retrouvé, l’objet pris lui-même dans une quête, qui s’oppose de la façon la plus catégorique à la notion du sujet autonome, à laquelle aboutit l’idée de l’objet achevant[6] », poursuit Lacan.
Le point de vue adopté dans ce texte n’est pas psychanalytique. Cependant, la nature des relations des artistes aux objets est ce qui nous intéresse. Quelle relation entretiennent-ils avec eux ? L’objet constitue-t-il, comme le sous-entend le discours de Lacan, le lieu d’une quête ou d’une recherche infinie mais aussi une sorte de complément contraint du sujet, qui s’oppose à sa propre réalisation, à sa propre autonomie ? Dans une seconde définition donnée par Lacan, « il y a la notion de l’objet qui se réduit en fin de compte au réel[7] ». Plus proche de cette définition, « Poétique d’objets » se penche sur la manière dont les artistes organisent à travers les objets du monde leur relation au réel : objets produits par un monde industrialisé, multipliés, absolument reproductibles, dont les fonctions sont vouées à s’user ou à disparaître ; objets usuels trop nombreux, encombrants, ineptes ; amas d’objets devenus inutiles ou superflus dans une société du surplus. Dans les années 1960, la société de consommation intéresse philosophes et sociologues. Aujourd’hui, ces mêmes personnes pensent dans un contexte écologique la surconsommation, le surplus mais aussi le recyclage. Certains engagent des pensées de la décroissance. Face à un monde de l’« obsolescence programmée », serions-nous pris à rêver à nouveau d’un monde sans objet, au sens métaphysique où l’a pensé Malevitch ? Entre la quête impossible de l’objet perdu définie par Lacan et un profond ancrage dans le réel – l’objet sur fond de réalité –, comment les artistes se positionnent-ils ?
La question de la frontière entre objet et objet d’art se pose à chaque instant. Un tableau est un objet, une sculpture aussi. Recouverte d’un brumisateur d’odeurs, la seule toile présente dans l’exposition, L’Odeur est une chose qui ne se voit pas, de Présence Panchounette, est présentée en tant que croûte malodorante. Cynique, la réflexion de Présence Panchounette propose un prolongement de celle de Duchamp qui donne cette définition du « ready-made réciproque » : « se servir d’un Rembrandt comme d’une planche à repasser[8] ». L’objet d’art, l’objet tableau, redevient non seulement chez Présence Panchounette objet usuel mais aussi objet de dégoût. Cette réflexion prend sens dans le contexte des années 1960, où l’objet manufacturé refait son apparition. Fin du Surréalisme, début du Pop Art, Nouveau Réalisme, création de Fluxus puis du groupe des Objecteurs[9], tous ces groupes ou mouvements se côtoient presque au même moment et font intervenir l’objet réel suivant des paradigmes et des poétiques très différents.
Certaines manifestations les rassemblent pourtant. Ainsi, en 1960, André Breton et Marcel Duchamp organisent à New York, à la Galerie D’Arcy, l’exposition « Surrealist Intrusion in the Enchanter’s Domain ». Parmi une liste très importante, à côté d’artistes du premier surréalisme tels Bellmer, Brauner, Miró, Magritte ou Matta et d’artistes ayant appartenu à Dada comme Picabia et Duchamp, figurent des artistes de l’art brut (Aloïse), Joseph Cornell mais aussi Robert Rauschenberg et Jasper Johns. En couverture, Duchamp réalise en couleur et en relief la figure de la carotte des tabacs français. Le « domaine de l’enchanteur » évoqué dans le titre renvoie au réel trivial de l’enseigne des bureaux de tabac, insérée de manière incongrue à la fois dans l’affiche et l’exposition. L’acte poétique « de l’enchanteur » consiste donc dans le déplacement d’un lieu et d’un état à l’autre. Association du ready-made, de l’esprit surréaliste et des débuts du Pop Art, cette exposition croise à une même époque plusieurs courants de l’art souvent séparés. Dans une réflexion sur l’utilisation de l’objet aux xxe et xxie siècle, cette exposition de 1960 prend toute son importance. Hormis Schwitters, tous les artistes qui pensent l’utilisation de l’objet au xxe siècle y sont présents : Duchamp et ses ready-made ; Cornell – qui, pour Breton encore, à travers sa création de boîtes a « médité une expérience qui bouleverse les conventions d’usage des objets » ; Rauschenberg enfin qui, avec les Combine Paintings, invente une façon non orthodoxe de pratiquer la peinture dans une association avec les objets.
« Intrusion surréaliste dans le domaine de l’enchanteur » : l’expression est belle et si elle met l’accent sur une notion historiquement définie dans l’histoire de l’art – le surréalisme –, elle n’en désigne pas moins le principe de l’acte artistique comme enchantement ou mise au jour d’une réalité autre. Bien qu’orientée en direction d’une « surréalité », cette réflexion porte sur la manière dont peut s’organiser, à travers des principes de déformation, de déplacement ou de détournement, un autre rapport au réel. André Breton écrivait ainsi en 1936 dans un texte intitulé « La crise de l’objet » : « “Qu’est-ce, écrit M. Bachelard, que la croyance à la réalité, qu’est-ce que l’idée de réalité, quelle est la fonction métaphysique primordiale du réel ? C’est essentiellement la conviction qu’une entité dépasse son donné immédiat, ou, pour parler plus clairement, c’est la conviction que (c’est moi qui souligne) l’on trouvera plus de réel caché que dans le donné immédiat.” Une telle affirmation suffit à justifier d’une manière éclatante la démarche surréaliste tendant à provoquer une révolution totale de l’objet : action de le détourner de ses fins en lui accolant un nouveau nom et en le signant, qui entraîne la requalification par le choix (“ready-made” de Duchamp) ; […] de le reconstruire enfin de toutes pièces à partir d’éléments épars, pris dans le donné immédiat (objet surréaliste proprement dit). La perturbation et la déformation sont ici recherchées pour elles-mêmes, étant admis toutefois qu’on ne peut attendre d’elles que la rectification continue et vivante de la loi[10]. »
 Trouver « plus de réel caché que dans le donné immédiat » par un détournement des objets, tel est le credo surréaliste. Ainsi, « l’intrusion dans le domaine de l’enchanteur » se joue à travers de simples trouvailles d’objets, parfois détournées ou réinterprétées. Toujours présent dans les années 1960, ce credo surréaliste se double d’un credo post-Dada et Pop. Car dans les propositions faites par les artistes à cette époque, il est non seulement question de voir autrement le réel mais d’énoncer différemment les propositions artistiques, en déjouant les définitions classiques. Beaucoup d’œuvres des années 1960, très fragiles aujourd’hui au point d’être difficilement exposables, sont des œuvres-manifestes. Martial Raysse dans ses Oiseaux de paradis considère la légèreté, en déjouant les principes de poids. Comment les œuvres fragiles de ce dernier ou d’Hervé Télémaque (Territoire, 1968) parlent-elles de cette inscription radicale dans un temps et un espace donnés, comment énoncent-elles leur rapport au monde ? Le titre, « Poétique d’objets », joue sur l’ambiguïté possible entre les mots poétique et politique. Pour chaque pièce, la question politique est posée, non pas au sens d’un engagement en faveur d’idéologies mais de recherche délibérée d’autres formes de positionnement des œuvres. Comment l’ancrage politique assumé par les artistes de cette époque continue-t-il de résonner aujourd’hui ?
Toute réflexion sur les œuvres d’art utilisant les objets réels se fonde sur un paradoxe : la plupart des œuvres Fluxus, notamment, refusent le statut d’objet en tant que tel, ainsi que celui d’objet-marchandise. Pourtant, les objets sont partout dans leurs œuvres, pris pour leur non-valeur et leur non-unicité. Ces artistes créent le plus souvent des multiples. Ainsi Dieter Roth, Robert Filliou, George Brecht ou Daniel Spoerri, qui fonde en 1959 la maison d’édition de multiples MATA (Multiplicateur d’Art Transformable). Ils insistent non pas sur l’objet mais sur son possible usage. À partir de 1959, Brecht choisit de parler d’events (événements) pour décrire les expositions ou mises en situation qu’il fait à partir d’objets, qui sollicitent de la part des spectateurs une expérience totale, « multisensorielle ». Ainsi insiste-t-il sur la différence qui existe entre son travail et celui de Marcel Duchamp : « La différence entre une chaise de Duchamp et une de mes chaises pourrait être que la chaise de Duchamp est sur un piédestal tandis que la mienne, il faut s’en servir. Chez moi c’est explicite. Il est possible de s’asseoir[11]. »
Dans quelle mesure cette affirmation est-elle tenable ? On imagine mal aujourd’hui qu’un spectateur puisse s’asseoir sur une chaise de Brecht. C’est pourtant ce qu’il préconise dans ses textes. Jusqu’à quel point cette absence d’intérêt pour l’objet en tant que tel et le principe de remplacement possible des objets par d’autres – les chaises montrées dans cette exposition sont des répliques des originales – peuvent-ils être tenus ? Un objet, dans la mesure où il est devenu œuvre d’art, peut-il échapper au système de marchandisation des œuvres ? Duchamp, en consentant à la reproduction de treize de ses ready-made en huit exemplaires, déjoue d’emblée le système marchand. Comme le sont les objets industriels, l’œuvre d’art n’est plus unique mais reproductible et dans certains cas, utilisable. Le texte de Walter Benjamin « L’Œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique » pointe parfaitement cet aspect de la société du début du xxe siècle. Alain Jouffroy écrit ainsi : « Vendus comme des objets neufs, les ready-made perdent leur caractère “unique” (nostalgique) qui les métamorphosait depuis quelques années en fétiches. Ils échappent ainsi une nouvelle fois à cette sacralisation de l’art à laquelle Duchamp a toujours refusé de céder[12]. »
De la même façon, les artistes Fluxus veulent également échapper à tout prix à la sacralisation des œuvres. Ils refusent en outre le principe d’objet d’art comme marchandise. Pour Maciunas : « Fluxus est tout à fait contre l’objet d’art comme marchandise non fonctionnelle – destinée à être vendue et à faire vivre un artiste. Il pourrait avoir temporairement le rôle pédagogique d’enseigner aux gens l’inutilité de l’art, y compris celle de Fluxus lui-même[13]. »
Les objets Fluxus sont des objets déplacés, susceptibles de créer de la pensée ; des éléments du quotidien, éloignés de toute conception pontifiante de l’art, qui sont chaque fois les lieux d’une réflexion esthétique. L’objet devient objet-boîte – l’objet est alors tiré du côté du réceptacle, de la boîte à outils –, objet-partition – lieu d’investissement d’autres domaines esthétiques, notamment musical, performé, etc., ce que Dick Higgins a nommé l’Intermedia –, objet-chose à penser ou objet de non-sens comme dans la performance d’Esther Ferrer Las Cosas, qui propose une sorte de partition absurde jouée avec des objets. À la manière de George Brecht ou d’Esther Ferrer, au-delà d’une critique de la société de consommation, les artistes ayant investi l’objet aux xxe et xxie siècles ont repensé chaque fois le statut de l’œuvre. Ils déjouent les attentes, jusqu’à dématérialiser les objets. Ainsi chez Yves Klein, présent par un seul objet, Rocket pneumatique (1962), désignée par lui comme arme détournée pour consommateurs d’immatériel.


La poétique c’est la mécanique. La poétique est aussi l’art poétique. Faire poétiquement, pour détourner la formule de Jean-Luc Godard, c’est penser à la fois la mécanique et le processus poétiques. « Poétique d’objets » s’ouvre sur l’injonction de Schwitters : « Bref, servez-vous de tout, du filet à cheveux de l’élégante comme de l’hélice de l’Impérator, et toujours en fonction des proportions exigées par l’œuvre[14] », écrit-il dans le texte Merz en 1920. Le filet à cheveux de l’élégante jouxtant l’hélice de l’Impérator rappelle la formule de Lautréamont dans les Chants de Maldoror reprise par les surréalistes : « beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie » (1869). Dans Au-delà de la peinture, Max Ernst développe la même idée en ce qui concerne le collage, en parlant de « la culture des effets d’un dépaysement systématique », reprenant l’expression de Breton[15]. Derrière cette expérience de « dépaysement systématique », il y a l’idée de considérer la complexité du réel en en rendant compte par une esthétique fondée sur l’assemblage et le déplacement des formes.
La grande invention de Schwitters consiste à organiser à partir de la diversité du réel un nouveau mode de construction et d’agencement des éléments entre eux. Merz propose une pensée du collage et de l’assemblage comme articulation des mots, matériaux et objets. Le collage comme assemblage et contamination d’éléments de toutes natures préfigure les pratiques des artistes des années 1960. Son Merzbau (1919-1933) fait exploser les limites de l’œuvre. Si elle se caractérise par son caractère d’impureté, cette œuvre possède aussi une dimension politique. Elle répond en effet à un désir de reconnaître la pluralité, le métissage. Penser dimension d’hétérogénéité. À partir d’éléments disparates, une œuvre d’art totale est visée. Or cette affirmation de non-homogénéité des œuvres possède une œuvre d’art hétérogène, sans limite, revient à l’inscrire dans une histoire singulière : celle qui refuse de se confondre avec l’idéalité moderniste et l’utopie puriste. Cette attitude est politique dans la mesure où elle s’oppose radicalement à l’idéologie dominante de son époque.
Dans sa lignée, la question de la limite des œuvres prend toute sa force dans les années 1960. « Créer du nouveau à partir de débris », selon la formule de Schwitters, trouve un prolongement avec les pratiques d’artistes comme Spoerri, Tinguely ou Niki de Saint Phalle qui redéfinissent une pensée esthétique à partir d’un agencement d’objets.
Tout l’intérêt d’une réflexion non chronologique fondée sur le principe de la poétique consiste, sans créer de toutes pièces des filiations usurpées ni inventer de rencontres fictives, à repérer des hauteurs d’une œuvre à l’autre, tout en restant dans un principe de discontinuité. Une mécanique est en marche chez Jean Tinguely, qui met la machine au cœur de ses préoccupations. Machines-assemblages ou machines de pensée, Fourrures, Baluba[16] (1962), Schreckenskarrette (1985), Ludwig Wittgenstein, Philosoph et Jean-Jacques Rousseau, Philosoph (1988) « reconstruisent l’objet à partir d’éléments épars », selon la formule de Breton, en lui accolant un nouveau nom. Telle est la méthode de Tinguely, qui met en jeu à travers une nouvelle philosophie de la machine une véritable mécanique de dérision. Le même type de mécanique se rejoue parfaitement chez Brecht, dont l’un des events s’énonce ainsi : « Prenez une partie de l’objet et adjoignez-le à l’“autre”, pour former un nouvel objet ou un nouvel “autre”. Répétez jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’objet[17]. » Les œuvres de Brecht jalonnent à la fois le livre et l’exposition « Poétique d’objet ». À travers cet artiste, c’est la notion de situation et d’événement dans lesquels sont placés les objets qui se trouve informée. Pour George Maciunas : « La meilleure “composition” Fluxus est la plus antipersonnelle, la plus “ready-made”, comme Exit de Brecht qui n’exige d’aucun de nous de l’exécuter puisqu’elle se produit tous les jours sans aucune représentation “spéciale”. Ainsi nos festivals s’élimineront d’eux-mêmes (ainsi que notre besoin de participer) quand ils deviendront des ready-mades totaux[18]. »
La pancarte « Exit » (Sortie), énoncé d’un event placé dans une exposition, est en effet exécutée par le public dès lors qu’il sort de l’exposition : nul besoin par conséquent de l’alourdir par quelque instruction à son adresse.
Italo Calvino définit la légèreté comme le refus du strict matérialisme au profit d’une stratégie du détour. Dans un autre registre, objets-fantômes immatériels, les œuvres de Sarah Sze ouvrent l’exposition. Ces objets suspendus s’affranchissent d’une pratique matérialiste de l’utilisation des objets. Détournés, ils le sont par la négation de leur pesanteur. Disposés à la manière des grotesques sans poids ni corps véritables, ces structures légères que l’on regarde du dessous nous invitent au déplacement et à la rêverie en mouvement. Les Tableaux-pièges de Spoerri, parfois définis comme des Topographies, opèrent un développement contraire en figeant des éléments éphémères, racontant l’histoire d’une rencontre autour d’un repas avec des personnes dans un temps et un lieu donnés. Spoerri les accompagne de notes, qui documentent l’histoire de chaque objet. Penser le souvenir lié à l’objet, c’est déplacer le statut d’œuvre-objet à proprement parler, pour s’élever vers la notion d’expérience. C’est le processus de constitution de ces tables de déjeuners devenues tableaux-pièges qui intéresse Spoerri, leur cheminement ou leur poétique, c’est-à-dire la manière dont elles se constituent afin de délivrer une parole. Pour Arman, la question se joue différemment. Sa poétique, c’est le principe d’accumulation. « La beauté se trouve être quantitative, car il y a un rapport entre mille fois le même objet et mille morceaux du même objet[19] », dit-il. Est en jeu par la multiplication des objets une densification de la surface. Arman reste ainsi dans une approche picturale de son support. De son côté, avec les Compressions puis les Expansions, César met en œuvre une poétique des formes qui modifie le regard porté sur le monde industriel, questionnant notre rapport à la destruction et à la transformation constantes des objets.
Franck Scurti désigne le fait de transposer une idée dans un objet par le terme de réification : il opère ainsi un retour à l’objet des objets de langage. Ainsi, les œuvres de François Curlet et de Franck Scurti, La Cagette (1990) et Le Cageot (2004), rendent explicitement hommage au texte de Francis Ponge « Le Cageot ». Curlet initie le mouvement avec sa Cagette, en menant un travail sur la matière qui déplace toute attente. En réalisant une cagette, objet totalement déceptif, en marqueterie, il déjoue à la fois les modes de fabrication et de production mais aussi le sens d’un tel objet. Scurti formule une réponse vingt ans plus tard. Enveloppe sans qualité, le cageot est au degré zéro de la séduction plastique : « il luit alors de l’éclat sans vanité du bois blanc », écrit le poète. Cet objet « sur le sort duquel il convient toutefois de ne s’appesantir longuement[20] », est modifié par Scurti dans une matière désuète et populaire, qui le tire davantage encore du côté d’une radicalité neutre. En cela, il rejoint parfaitement Ponge, qui tend à rendre un équivalent de la chose par un travail sur la matière des mots. D’autres stratégies de signification sont à l’œuvre dans Black and White Stack (1980) de Tony Cragg, qui met en jeu un principe d’aplanissement à travers l’association d’objets divers recouverts de peinture de deux couleurs distinctes : une façon ouvertement politique de proposer des principes d’opposition forts, à la fois sur le plan de la forme et du sens.

Le thème de l’enchantement prend véritablement son sens lorsqu’on s’intéresse au travail de Joseph Cornell. Dérivé de la pensée surréaliste, l’enchantement continue d’irriguer les œuvres des artistes dans les années 1960 et de certains artistes actuels. « Intrusion réaliste dans le domaine enchanté[21] » : l’expression détournée par Franck Scurti montre bien sa volonté de prolonger un héritage surréaliste, tout en ancrant sa pratique dans une relation plus directe et moins métaphorique aux objets. À propos de Cornell, grand précurseur de l’utilisation des boîtes, Édouard Jaguer écrit : « Cornell est un enchanteur au sens de Merlin et de Prospero, et c’est sans doute un peu en pensant à lui, à sa participation, qu’en 1959 André Breton, Marcel Duchamp, José Pierre et moi avions donné à l’Exposition internationale du Surréalisme de New York le titre de “Surrealist Intrusion in the Enchanter’s Domain”. […] Toujours en 1959, dans un essai consacré aux “avatars de l’objet” (surréaliste surtout), je notais que la transition entre cet objet surréaliste et certaines formes nouvelles d’assemblage (qui ne faisaient que pointer à l’horizon) nous étaient fournies par les constructions de Cornell, des plus surprenantes en ces années 1933-35 où son œuvre atteignit sa plénitude[22]. »
Jaguer fait ici allusion aux « Boîtes-fantômes ». Enchanteur, Cornell l’est dans la mesure où ses boîtes sont des projections mentales absolument singulières, fondées sur le principe de l’association d’objets créateurs de rêverie par des mécaniques chimiques et astronomiques, comme dans disparates ce Nécessaire à bulles de savon (Soap Bubble Set, 1948-1949). Un parallèle est établi entre le travail de Rauschenberg et celui de Cornell par cet auteur, mais aussi par Diane Waldmann[23]. Avec Cornell, c’est la notion même d’assemblage conceptualisée par Schwitters qui se trouve totalement modifiée, inaugurant les pratiques des artistes pop et nouveaux réalistes en déplaçant les principes de l’assemblage proprement dit vers l’accumulation, la collecte, le prélèvement. Également novatrice, l’approche de Rauschenberg est sensiblement différente en ce qu’elle accorde une place prépondérante aux éléments du monde présent, celle de Cornell étant davantage tournée vers le passé.
Les œuvres de Yayoi Kusama et celles de Marion Laval-Jeantet et Benoît Mangin, regroupés sous le nom de Art Orienté Objet, repensent cette idée de l’enchantement dans un autre type de relation au réel. Bed-Dots Obsession (2002) de Kusama transforme un objet – le lit – en vaste projection mentale accueillant des pois omniprésents dans son travail. Le lien entre objet et animal est fondamental chez Art Orienté Objet, en particulier dans Machine à méditer sur le sort des oiseaux migrateurs ou Le Baiser de l’ange (2008). Les spectateurs étaient à l’origine invités à s’asseoir sur cette sorte de machine de rêverie à expérimenter, qui ouvre la réflexion sur des éléments ordinairement perçus comme objets poétiques (les plumes) devenus objets de rejet lors des événements médiatiques autour de la grippe aviaire. Réaliste plutôt que surréaliste, la démarche de ces artistes opère une véritable intrusion dans le réel, en proposant des objets aux significations plurivoques. De son côté, François Schmitt, à l’aide de tissus colorés qu’il accole à des structures en bois, agence des objets peints, jouets, objets du quotidien tels que des tables à découper ou des rouleaux à pâtisserie ou encore des plumes constituant de véritables environnements oniriques. L’enfance est partout présente dans cet univers entièrement baigné de lumière colorée. « Être inondé par la couleur », voici ce que vise Schmitt dans sa création de cabanes et autres placards aux trésors, dans une réflexion qui tient autant d’une recherche de picturalité que du ready-made aidé. Enfin, s’il est difficile de le présenter dans une exposition pour des raisons de fragilité, le travail de Martial Raysse, qui s’orientera par la suite dans une direction beaucoup plus pop, se fonde au début des années 1960 sur l’association ténue d’objets de rebut tels que bouteilles colorées ou tuyaux de plastique. Leurs titres les tirent du côté de figures imaginées, retrouvant le principe surréaliste d’assemblage d’objets disparates provoquant l’évocation d’une réalité autre : Oiseau de paradis (1959-1960), Arbre ou encore Colonne au cosmonaute (1960).

Lorsqu’on s’intéresse à la question de l’objet, le fétiche est à la fois un écueil et une proposition inévitable. Même lorsqu’ils tentent de se débarrasser de l’objet, les artistes en produisent. S’ensuit une réflexion à la fois très fine et paradoxale de la part des artistes sur leur création de sortes de nouveaux fétiches pour le monde contemporain. Selon Lacan : « Le fétiche se trouve remplir dans la théorie analytique une fonction de protection contre l’angoisse, et, chose curieuse, la même angoisse, c’est-à-dire l’angoisse de castration[24]. »
 Objets de protection contre l’angoisse et objets d’angoisse, tels sont les objets de Man Ray, Daniel Pommereulle ou Léa Le Bricomte. Objets de mon affection, le titre de l’ouvrage de Man Ray consacré à ses objets, reprend de façon quasi similaire la formule de Francis Ponge (« Il lui faut un objet, qui l’affecte[25] »). Pour Man Ray, l’objet défini comme « invention gratuite » est ce qui « amuse », « intrigue », « inspire la réflexion », mais aussi « désoriente ». C’est la limite même des œuvres qui se trouve bouleversée à travers cette utilisation ou production d’objets. Il est intéressant de noter qu’Objet à détruire (1923), un métronome auquel il accole une photographie d’œil, devient Objet indestructible. Son objet ayant été effectivement détruit lors d’une exposition en 1957, il en réalise une nouvelle réplique à laquelle il donne ce titre, rejetant ainsi ironiquement toute velléité de destruction de la part du public. Cette anecdote montre à quel point le langage est ce qui vient déplacer le statut des objets. Ce titre n’est pas une injonction à faire mais une invitation à dépasser les limites d’une simple description de l’œuvre. Ironique, il ne pose pas l’objet comme fétiche intouchable – cet objet est un métronome, il s’inscrit totalement dans un rapport au temps qui s’écoule irrémédiablement – mais il renvoie toute tentative de le détruire au registre des actes ineptes[26]. Avec ses Guerres de tribus (2012), obus ou grenades augmentés de plumes tels des totems, Léa Le Bricomte propose une version armée à la fois poétique et ironique du ready-made. Déplacer les formes et les significations, tel est le principe qui rassemble les artistes investissant l’objet réel. Pourtant, les attitudes se modifient progressivement. Comme si la question du fétichisme, jamais tout à fait éloignée, tendait à s’amoindrir au fil du temps. Pour Esther Ferrer, une performance peut être faite avec n’importe quelle chaise et une exposition peut utiliser uniquement des matériaux trouvés dans le commerce qui ne seront jamais réutilisés. Tout fétichisme semble donc exclu. Cependant, certaines de ses installations et objets – c’est le cas par exemple de l’installation Les Trois Grâces, qu’elle réalise désormais toujours avec les mêmes chaises à la forme légèrement arrondie – acquièrent inévitablement un caractère historique. C’est tout le paradoxe de l’utilisation des objets par une artiste telle qu’Esther Ferrer, qui n’a jamais appartenu au mouvement Fluxus mais qui revendique les notions de présence, de temps, de mouvement propres à ce courant. Duchamp a pointé d’emblée le risque lié à une fétichisation des objets. Ainsi déclarait-il à propos des ready-made : « Depuis très longtemps je n’en fais pas, vous savez, je n’en fais plus parce que justement, il y a le danger d’en faire trop, parce que n’importe quoi, vous savez, aussi laid que ce soit, aussi indifférent que ce soit, deviendra beau et joli après quarante ans, vous pouvez être tranquille… Alors, c’est très inquiétant pour l’idée même du ready-made[27]. »

« Objets subjectifs » : cette expression de Francis Ponge[28] désigne des objets à fonctionnement subjectif, pour penser ou panser l’esprit, comme les invente Erik Dietman. Le terme « Objecteurs » est choisi par Alain Jouffroy dans un texte de 1965 publié à l’occasion d’une exposition chez Jacqueline Ranson rassemblant des œuvres d’Arman, Daniel Spoerri, Daniel Pommereulle, Jean-Pierre Raynaud et Tetsumi Kudo. Il déclare : « Rien n’est “objectif” chez les Objecteurs. Subjectivité, objectivité fondent comme un seul sucre dans la contemplation de l’objet. […] L’objet se définit ainsi comme la rencontre de deux projections : l’une qui nous hèle, l’autre qui nous frappe. Face à leurs œuvres, nous nous découvrons dans la situation même où chacun d’eux se surprend à voir le monde[29]. »
Objets de tentation, de prémonition, de cruauté, hors saisie, hors vue : les objets de Pommereulle se situent hors de la vue. Ce sont des lieux de pensée, des pointes-à-l’œil comme le sont celles de Giacometti, impossibles à regarder sous peine d’en perdre la vue. Sa Chaise occidentale (1966) serait-elle un monument ou une stuppa tibétaine ? Il existe chez Pommereulle cette étrangeté qui en fait un artiste à part. Ses objets jouent davantage le rôle de totems que de fétiches. Le totem n’est pas le fétiche, plus réducteur, en ce qu’il ne désigne pas un objet unique de phantasme mais une catégorie plus ouverte d’objets à caractère rituel. De 1964 à 1968, les Psycho-objets de Jean-Pierre Raynaud mettent en relation un univers mental et réel. Des portraits photographiques se confrontent aux objets de son quotidien (carrelage blanc qui formera son vocabulaire par la suite, ustensiles). Jean-Jacques Lebel a pleinement sa place aux côtés des Objecteurs. Précurseur à bien des titres, en particulier pour avoir introduit le happening en France, il a réalisé des actions avec de nombreux artistes dont Allan Kaprow, Robert Filliou ou Yoko Ono. Avec Objet à dysfonctionnement symbolique 2 (1963), il propose une version absurde du totem, objet de dysfonctionnement créateur de désordre.
Chez Marcel Broodthaers, Raymond Hains et Présence Panchounette, les mots se changent en objets. C’est ce qui les rassemble en premier lieu. Le Poids des mots (1982) de Présence Panchounette, significatif à cet égard, est une barre d’haltères supportant des livres. Entre littéralité et dérision, l’objet vient apporter toute sa force d’inertie et d’ineptie à l’œuvre. Plusieurs travaux composés de livres sont présentés dans cette exposition. C’est le cas de la Valise de livres (2003) de Raymond Hains et d’Étagère no 2 (2007) de Claude Faure. Chez le premier, les titres des livres sont pris en tant que signifiants qui organisent une dérive mentale et visuelle d’un ouvrage à l’autre. Chez Faure, les lois de la pesanteur sont annulées par une Étagère aux livres suspendus, à l’allure à la fois absurde – le principe de lévitation des objets se rapproche d’un procédé surréaliste – et purement graphique et colorée. Journal intime d’histoires manuscrites et de photographies, Wind Book (1974) de Laurie Anderson est muni de deux ventilateurs faisant tourner les pages alternativement dans un sens et dans l’autre. L’objet intime devient ainsi machine à voir. En plâtrant toute son œuvre de poète en 1965 dans une sculpture nommée Pense-bête, Marcel Broodthaers n’en évacue pas pour autant définitivement le langage : « Le livre est l’objet qui me fascine, car il est pour moi l’objet d’une interdiction. Ma toute première proposition artistique porte l’empreinte de ce maléfice. Le solde d’une édition de poèmes, par moi écrits, m’a servi de matériau pour une sculpture. J’ai plâtré à moitié un paquet de cinquante exemplaires d’un recueil, le Pense-Bête[30]. »
La réflexion sur l’objet dans sa relation au langage construit l’œuvre de Broodthaers : avec Surface de moules (1967) le signifiant « moule » est ainsi pris dans sa dimension sociale (le moule), sexuelle et de société (signifiant de la communauté belge). De son côté, l’œuvre de Raymond Hains s’est progressivement dématérialisée pour devenir œuvre de langage. Dans les années 1970, il donne le nom de Seita et Saffa, fabricants d’allumettes italiennes et françaises, à des boîtes d’allumettes de taille démesurée. Saffa et Seita deviennent les noms de deux artistes dont il crée la biographie. Ce qui l’intéresse alors, c’est de substituer à l’artiste des personnages de fiction en déplaçant son intérêt pour l’objet trouvé vers la création d’objets qui associent une dimension visuelle et verbale. Hains a lu très attentivement Ponge et en retire un profond intérêt pour le mot en tant que matière. Chez lui, les mots se changent en objets et les objets se changent en mots.
Du langage aux objets, Erik Dietman crée aussi des passerelles : « Pour moi, c’est le monde qui est une sculpture et dans le monde il y a des mots qui sont insuffisants et que j’aide à ma façon en leur fabriquant des objets[31]. »
En plaçant délibérément le langage au centre, Erik Dietman fait de ses « objets pansés » des moyens de mettre des béquilles aux mots, c’est-à-dire de produire un sens tout en restant sur le mode de la dérision. À ses côtés, Ben expose son Musée (1972) : « Je cherche systématiquement à signer tout ce qui ne l’a pas été. Je crois que l’art est dans l’intention et qu’il suffit de signer. Je signe donc : les trous, les boîtes mystères, les coups de pied, Dieu, les poules, etc.[32] »
Déplacer les objets en leur adjoignant son propre nom, telle est l’entreprise de Ben. Il s’agit encore pour lui de penser l’adjonction du nom comme un moyen de repenser le statut de l’œuvre, en poussant la réflexion esthétique à la limite. De son côté, jouant sur l’association entre objets et langage dans ses chaises montrées par deux auxquelles elle adjoint des noms de positions érotiques, Betty Bui produit des œuvres sur un ton à la fois humoristique et facétieux.

Dans le contexte profondément politique de 1968, Alain Jouffroy écrit L’Abolition de l’art, très vite suivi par un film. Le terme « Objecteurs », déjà évoqué plus haut, acquiert d’emblée un caractère politique : « L’application, en 1965, du terme “Objecteurs” à des artistes qui avaient abandonné la représentation (peinte) de l’objet au bénéfice de l’objet lui-même était évidemment politique. La guerre d’Algérie, terminée trois ans plus tôt après un million de morts (au minimum), on se battait alors dans les rues, quitte à perdre un œil ou un bras, pour la liberté du Vietnam, et l’on ne parlait de l’art, et de l’anti-art, que dans ce contexte passionnément politique[33]. »
Politique, l’entreprise des artistes Fluxus, nouveaux réalistes ou pop l’est en effet à plusieurs titres. Tout d’abord, il s’agit de redéfinir de façon radicale le statut de l’œuvre, en donnant parfois au spectateur la possibilité de s’en servir, comme chez George Brecht. Plus globalement, de nombreux artistes prennent position dans le contexte de la guerre d’Algérie puis de celle du Vietnam. Le Crime ne paie pas (1962) de Jacques Villeglé est emblématique de ses affiches lacérées qui portent la trace des événements politiques qui les traversent. Témoins du combat politique de leur temps, les affiches, au même titre que les alphabets sociopolitiques par la suite, sont perçues par lui comme des « héraldiques de la contestation ». Elles « forment des langages en rupture[34] », selon Villeglé. Hervé Télémaque, Mark Brusse dans ses Sculptures-assemblages ou Andy Warhol engagent d’autres approches. Territoire de Télémaque, dont le titre renvoie à l’idée de géographie humaine et politique, composé d’une canne blanche et d’un filet, énonce un nouveau vocabulaire de l’assemblage à partir d’objets de son quotidien. Car Crash (1963) appartient au registre des œuvres plus sombres de Warhol, qui proposent une vision désenchantée de la société de leur temps, sur un mode dissonant par rapport aux portraits de Marilyn, par exemple, beaucoup moins critiques sur leur époque. Emblématique de son engagement politique, B52 (1962) de Wolf Vostell est un avion noir qui lâche des tubes de rouge à lèvre, tandis que Prager Brot (1968) ou « pain de Prague », partiellement peint en bronze-doré et surmonté d’un thermomètre en plastique, fait directement allusion au Printemps de Prague. Senza Titolo (1985) de Jannis Kounellis, composée d’une bonbonne de gaz, de chaussures et de bougies, reprend le vocabulaire plastique de l’artiste. Chargés d’une symbolique très forte, ces matériaux évoquent sur un mode absurde un sentiment tout à la fois de révolte et de débâcle. Dans un tout autre registre, Dana Wyse, avec Pills (2006) et Boîte de joie (2013), pose un regard cynique et décalé sur nos obsessions contemporaines d’efficacité et de quête du bonheur à tout prix. Enfin, Joseph Beuys, théoricien à travers le concept de « sculpture sociale » des liens entre art, société et politique, propose en 1984 avec La Jambe d’Orwell. Pantalon pour le xxie siècle une réponse au scénario de 1984 d’Orwell. Il était à l’origine posé au sol, troué au genou avec une lumière placée dans l’ouverture, source d’énergie mais aussi signe d’une rupture annoncée.

Présent par sa définition du ready-made qui irrigue toutes les réflexions, Marcel Duchamp n’intervient qu’en fin de parcours. Ses Boîte-en-valise (1941-1968) et Boîte alerte (1959-1960) sont deux boîtes qui déplacent le statut des œuvres de manière fondamentale. Présentée lors de l’Exposition internationale du Surréalisme en 1959 à la Galerie Cordier, Boîte alerte – missives lascives contient un ensemble de documents portant sur le thème de l’interdiction de la lecture : enveloppe « À n’ouvrir sous aucun prétexte » ou encore « Avis de souffrance » contenant une plaquette anonyme Lettres d’un sadique. De son côté, la Boîte-en-valise, faisant suite à la Boîte verte, annonce le principe de l’œuvre comme note et instruction, comme c’est le cas dans les partitions Fluxus. Aux côtés de Duchamp, Camille Bryen fut également reconnu par Pierre Restany comme un précurseur du Nouveau Réalisme. Ce qui est en jeu dans son travail, c’est précisément une mise en fiction à partir de procédés de collages des objets les uns avec les autres. Sur le principe du collage surréaliste, Camille Bryen a créé des Objets à fonctionnement, reproduits en 1937 dans l’ouvrage L’Aventure des objets. Voici la description de l’un d’entre eux : « Une petite boîte en forme de brique, qui est originellement une boîte d’allumettes, contient un petit couteau, du beurre et du rouge à lèvres. [...] le couteau sert à étendre sur la pointe des seins une mince couche de beurre après que le rouge à lèvres en ait aussi souligné les pointes. Nul doute que cet objet n’exprime une femme dans l’état d’orgasme[35]. »
L’association d’éléments épars et dissonants devient un objet à fonctionnement symbolique créateur d’une sorte de fiction poétique. Avec ses Prototypes d’objets en fonctionnement, Fabrice Hyber rejoue en quelque sorte ce procédé surréaliste en le déplaçant sur le terrain du consommable et de la consommation. Décrivant l’action frénétique de certains spectateurs face à ses œuvres, qu’ils sont invités à manipuler et à faire fonctionner, il va jusqu’à parler de « cannibalisme ». Autre grand praticien du périssable, Dieter Roth crée dès les années 1960 des objets en chocolat ou en épices, comme dans sa Vitrine aux épices (1971). L’« obsolescence programmée » des objets est ainsi d’emblée identifiée par lui, qui produit une œuvre contenant son propre principe de destruction. Avec ses poèmes-objets ou sa Galerie légitime portative (1962), contenue dans une casquette, Robert Filliou, qui fut dans une première partie de sa vie économiste pour les Nations Unies, organise la transformation de l’économie politique en économie poétique. Avec Bien fait, mal fait, pas fait (1968), il considère l’art comme une activité indissociable du régime général de production et des échanges.
Les boîtes sont la manifestation caractéristique de Fluxus. Ces petits objets accompagnés de textes ou de commentaires, souvent dans des supports transparents, sont avant tout des objets de langage. Elles donnent une forme aux events, faits à partir d’objets, qui sont une manifestation de l’humour et du jeu. George Maciunas a également défini Fluxus à travers notamment l’utilisation des boîtes comme d’un « art distraction ». Ainsi George Brecht, Takako Saito, George Maciunas, Tetsumi Kudo, Erik Dietman ont créé des boîtes, pensées comme des partitions ouvertes aux interprétations imprévues. Est en jeu une expérience totale ainsi qu’une possibilité d’interprétation libre des objets et des partitions-instructions données au spectateur. L’objet devient support ou moyen pour créer l’événement (event) ; objet transitionnel au sens psychanalytique donné par Winnicott, il provoque une situation.


Le fantôme de Fluxus plane au-dessus de cette exposition et de ce livre qui y prennent leur source et se structurent autour de lui. La dialectique entre objet et objet d’art, la volonté de retour à l’objet le plus trivial, la définition de l’objet comme renvoyant toujours à Autre Chose[36] Something Else Press est le nom des éditions où sont parus beaucoup des textes Fluxus –, tous ces éléments structurent la pensée dans ce projet. Pour qu’une métamorphose ait lieu, selon Francis Ponge, il faut que l’artiste se confronte aux objets et éprouve leur poids et leur matière. Métamorphoser ou transformer un objet ou une matière, c’est le déplacer, le faire passer dans une réalité autre. Enchantement, fétichisation, subjectivation, politisation, fictionnalisation : tous les processus mis au jour dans cette exposition déplacent résolument le statut des œuvres d’art dans le champ de la pensée. « Je voudrais vraiment éviter de produire des objets[37] », dit Esther Ferrer. Dans un contexte de surproduction d’objets, si les artistes conservent leur rôle de précurseurs, cette déclaration-limite présagerait-elle un avenir de l’art ?




[1] Alain Jouffroy, « Les Objecteurs » (1965), in Objecteurs-Artmakers, Nantes, Joca Seria, 2000, p. 13-14.
[2] André Breton, article « Ready-made », in Dictionnaire abrégé du Surréalisme, Paris, José Corti, 1938.
[3] Francis Ponge, « L’objet, c’est la poétique », in Nouveau recueil, Paris, coll. « Blanche », Gallimard, 1967, p. 141.

[5] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre IV, La relation d’objet, Paris, Le Seuil, 1994, p. 14.
[6] Ibid., p. 26.
[7] Ibid.
[8] Marcel Duchamp, Duchamp du signe (1975), Paris, coll. « Champs », Flammarion, 1994, p. 49.
[9] Alain Jouffroy, op. cit., p. 11-52.
[10] André Breton, « La crise de l’objet », Cahiers d’art no 1/2, 1936.
[11] George Brecht, Conversation sur autre chose, George Brecht, Ben, Marcel Alocco, 1965, in Nicolas Feuillie (dir.), Fluxus dixit, une anthologie vol. 1, Paris, Les Presses du réel, 2002, p. 167-168.

[12] Alain Jouffroy, op. cit., p. 33.
[13] George Maciunas, lettre à Tomas Schmit, 1964, in Fluxus dixit vol. 1, op. cit., p. 102.
[14] Kurt Schwitters, « Merz », in Marc Dachy (dir.), i (manifestes théoriques & poétiques), Paris, Ivrea, 1994, p. 20.
[15] Max Ernst, « Au-delà de la peinture », in Écritures, Paris, Gallimard, 1970, p. 253-256.
[16] « Baluba » est le nom d’une tribu des Bantous qui, sous la conduite de Patrice Lumumba, se battit en 1960 pour un Congo libre et indépendant.
[17] George Brecht, Event, in Fluxus dixit vol. 1, op. cit., p. 235.
[18] George Maciunas, op. cit., p. 103.
[19] Arman, Entretien avec Otto Hahn, Mémoires accumulés, Paris, Belfond, 1992, p. 52.
[20] Francis Ponge, « Le cageot », in Le Parti pris des choses, Œuvres complètes t. I, Paris, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1999, p. 18.
[21] Cf. Marion Daniel, « Franck Scurti, intrusion réaliste dans le domaine enchanté », in marion-daniel.blogspot.com, 27 mars 2011.
[22] Édouard Jaguer, Joseph Cornell, Galerie 1900-2000, 1989, p. 13.
[23] Citée par Édouard Jaguer, op. cit., p. 15.
[24] Jacques Lacan, op. cit., p. 23.
[25] Francis Ponge, « L’objet c’est la poétique », op. cit.
[26] À partir de 1971, les répliques de l’objet ont pris le nom de Motif perpétuel.
[27] Extrait de « Marcel Duchamp parle des ready-made », entretien avec Philippe Collin, L’Échoppe, 1998. Entretien réalisé en juin 1967 à la Galerie Givaudan.
[28] Francis Ponge, « L’objet, c’est la poétique », op. cit.
[29] Alain Jouffroy, op. cit., p. 46.
[30] Cité dans Catherine David et Véronique Dabin (dir.), Marcel Broodthaers, Paris, Galeries nationales du Jeu de Paume, 1991, p. 147.
[31] Erik Dietman, entretien avec Bernard Lamarche-Vadel, in Réflexions sur la sculpture moderne, Rennes, La Criée-Centre d’art contemporain, 1986.
[32] Ben, « L’histoire de ma vie », in cat. BEN, pour ou contre. Une rétrospective, musées de Marseille/RMN, 1995.
[33] Alain Jouffroy, op. cit., p. 59.
[34] Jacques Villeglé, La Traversée Urbi et Orbi, Luna-park, Transédition, 2005, p. 187.
[35] Camille Bryen, L’Aventure des objets, Paris, José Corti, 1937, p. 11.
[36] Cf. Dick Higgins, « A Something Else Manifesto », in Postface/Jefferson’s Birthday, Something Else Press, New York, 1964.
[37] Esther Ferrer, entretien avec Pavlina Krasteva, parisart.com, 28 septembre 2010.

dimanche 2 décembre 2012

Exposition Perceptions vives à La Couleuvre, Saint-Ouen


PERCEPTIONS VIVES
Chloé Dugit-Gros, Morgane Fourey, Simon Nicaise, Eva Nielsen, Benoît Pype, Marion Robin.
Commissaire : Marion Daniel
 Du 23 novembre au 13 janvier 2013.
Vernissage le 23 novembre 2013.

Dans son Traité de la nature humaine, David Hume distingue les impressions ou perceptions vives, des idées, qu’il considère comme des images affaiblies du réel. Dans Perceptions vives, il ne sera pas question d’idées mais de perceptions plus aiguës du réel : regarder ce que l’on ne voit pas ou ce qui ne se montre pas, désigner le plus infime. Perceptions vives invite à détourner et à décaler les visions trop figées du monde : jouer du trompe-l’œil, introduire le simulacre, oser l’illusionnisme, autant de façons de regarder le monde de façon sensible, d’en proposer une autre lecture.

Aux trompe-l’œil, architectures impossibles et horizons brouillés des peintures d’Eva Nielsen répondront les faux semblants des volumes de Morgane Fourey et les Vrais-faux semblants de Marion Robin : détournements de formes et jeux des matériaux chez Morgane Fourey, développement à l’infini d’un motif à peine visible de l’espace chez Marion Robin. Il sera aussi question de jeux d’échelles, de focus sur le minuscule ou le rebut. Ainsi dans les vidéos d’improvisations de Chloé Dugit-Gros ou Prestidugitations, dans lesquelles ses mains construisent à l’aide d’objets trouvés des paysages fugitifs ou des dessins accélérés ; chez Benoît Pype également, qui invente de vastes dispositifs visuels à partir de petites particules trouvées dans des fonds de poches. Enfin, Simon Nicaise nous initiera aux chemins qui ne mènent nulle part, aux tas suspendus et autres objets absurdes.

Les artistes réunis dans Perceptions vives appartiennent à une même génération. Tous invitent à des décrochements, à une approche sensible du monde. Tous proposent de penser le monde visuellement.

Marion Daniel

info.lacouleuvre@gmail.com
15 bis rue Parmentier 93400 Saint-Ouen
Métro Garibaldi ou Mairie de Saint-Ouen ligne 13 ou Vélib Mairie de Saint-Ouen
Ouvert les vendredis, samedis, dimanches de 15h à 19h et sur rendez-vous.

dimanche 25 novembre 2012

Claude Faure. Les stratégies du renversement.

Texte publié dans Claude Faure, Editions Bernard Jordan, 2012.


Accumulateur atavique. C’est ainsi que Claude Faure se désigne lui-même. Constructeur de listes, collectionneurs d’images et d’objets, de cartes et de mots. À chaque ensemble d’œuvres, il donne un nom : série blanche, réserves, boîtes, géographies, collections / images, collections / objets, météos, typographies, autobiographie, hors gabarit. Des catégories dans lesquelles il installe objets, sculptures, textes et jeux de mots. À l’origine de son travail, des principes de tri, de classement voire de taxinomie, comme dans les œuvres intitulées « Météo » dans lesquelles il est aussi question de temps (time et weather). Dans cette série, le système de comparaison s’organise suivant deux colonnes, l’une annonçant les prévisions, l’autre consignant ce qui s’est vraiment passé. Chez lui, plusieurs systèmes de représentation se répondent et se stratifient. Pour l’artiste, la force esthétique, la plasticité des cartes météo ou de géographie ne s’oppose pas à leur contenu scientifique. Au contraire, elle est incluse dans celui-ci. « Il y a plusieurs niveaux dans la représentation scientifique, précise-t-il[1] : de l’équation différentielle à la transcription en langue naturelle. » Ce second type d’approche, plus sensible, est celui qui l’intéresse. Il vise en effet l’invention d’une sorte de langue naturelle qu’il puisse traduire dans ses propres supports et matériaux, par ses propres mots ou signes. Associer une intuition plastique à des données scientifico-techniques fait partie des aspects récurrents de son travail, au sein duquel l’entre-deux semble érigé en méthode.
Claude Faure est de ceux dont le parcours n’a jamais été linéaire. Un parcours guidé par des obsessions : viser une « somme inachevée de procédés aboutissant à un système à tiroirs » dit-il parfois ; soit un système de pensée – pour décrire ces systèmes mentaux pouvant prendre une forme visuelle, l’anglais a le terme de mind map – pouvant ouvrir sur autant de réalisations que l’artiste a d’intuitions tout à la fois plastiques et textuelles. Un beau programme pour toute une vie. Après ses études de philosophie, il choisit dans un premier temps la littérature. Il rencontre Maurice Nadeau, intéressé par l’écriture de l’une de ses nouvelles. Il a lu les auteurs américains des années 1930 tels que Dos Passos, Faulkner, Steinbeck. Puis il décide de s’engager « dans la vie ». Il opte pour le monde réel, en s’attaquant au travail dans ce qu’il a de plus concret, parfois même de plus âpre. Durant cette période, il cherche le « pourquoi de la philosophie ». Il entre chez Renault dans un service dans lequel il est amené à observer la façon dont le personnel travaille dans l’entreprise. Puis il rejoint un centre de formation d’ingénieurs, filiale de Renault. Avec son ami Jacques Bonnivard, il y monte également un atelier de sérigraphie, découvre la typographie et réalise des affiches. Parallèlement, il fait des dessins, des croquis, parfois des caricatures dont certaines sont publiées dans la revue Candide. Il entre ensuite à la Cité des Sciences et de l’industrie au sein de laquelle il monte une section autour de l’art et de la science et est chargé de constituer une collection d’art contemporain. Dans une attitude toujours très lucide vis-à-vis de ce qui l’entoure, Claude Faure s’intéresse aux frontières et frottements entre les attitudes et les choses. Il traque les nuances, les endroits où deux univers se rencontrent, parfois se chevauchent. Durant ces années, il rencontre Piotr Kowalski et Piero Gilardi avec qui il crée l’association Ars technica. Il se lie notamment à Jean Dupuy et Jean-Christophe Bailly. Sa première exposition importante a lieu en 1986 chez Denise René, puis il expose chez Lara Vincy dans les années 1990 et 2000, enfin chez Bernard Jordan en 2008. Un parcours qui ne s’arrête à aucun moment mais qui vient, à chaque période de sa vie, s’enrichir, se nuancer, se préciser dans le texte et dans l’objet.
Pour lui, l’expérimentation est fondamentale et c’est sans doute sur ce point que son intérêt pour la science et sa pratique artistique se rejoignent. Il se considère un peu comme un chercheur. « Ce sont des expériences. L’expérimentation est la vérification d’une hypothèse au départ. Cela y ressemble parce que je me suis fabriqué un système. Cela s’apparente à un travail de chercheur », dit-il évoquant son travail. Rassembler, trier des éléments à partir desquels il construit un rapport entre le sens, la forme et la matière, telle pourrait être une définition du « système » ou de la méthode de ses œuvres, qui entretiennent toujours un rapport étroit avec le langage. « Je crois qu’en faisant cela je prends une double revanche : la privation du dessin et de la peinture et celle de la littérature », dit-il aussi. Ces pièces ne sont ni des textes, ni des images mais quelque chose à mi-chemin de l’un et de l’autre, une entité qui fabrique son sens au croisement des deux catégories. Comme un poète, Claude Faure traque le sens au croisement de plusieurs registres, de plusieurs voix, dans les lieux du renversement et de l’indétermination. Il transforme l’expression connue et galvaudée en une trouvaille plastique et sensible, grâce à un regard neuf porté sur le mot. Des aphorismes aux œuvres dans lesquelles un mot inscrit ou un titre en font basculer le sens – je pense ici aux Dessous de table inscrits, comme il se doit, sous une table ronde, qui sont visibles au sol par simple renversement des lettres dans un miroir – le langage est ce qui se retourne, se prend au pied de la lettre, se déjoue, se renverse.

Autobiographie

Mais le langage, chez Claude Faure, est aussi ce qui construit, se forge, se façonne. Il n’est pas question ici, comme on ne l’entend que trop aujourd’hui, de se construire une identité. Claude manie trop la nuance pour savoir qu’il n’en existe jamais une, mais de nombreuses. Ce qu’il construit en revanche, ce sont des histoires, des vies, des liens avec ceux qui l’entourent, qu’il aime ou a aimés. C’est le cas dans une œuvre très touchante intitulée Éloge de Marie Limousin. Entre le répertoire et la charge affective et personnelle très forte, l’œuvre présente un collage des certificats de travail de Marie Limousin, sa grand-mère, employée de maison, témoignant de son activité chez différentes personnes tout au long de sa vie. Tantôt Marie est désignée comme cuisinière, tantôt comme bonne à tout faire. Propre ou soignée, les adjectifs la concernant sont saisissants. Ce qui reste de la vie d’une femme concerne sa propreté, son dévouement, sa manière de se tenir en société. Dans le même temps, rangée sous un pupitre, une chaine hifi diffuse la lecture de ces certificats de travail. Sur un ton très froid, une femme avec un léger accent nordique lit l’ensemble de ces textes qui résument une vie. Signe de son intérêt pour les registres, l’œuvre Les receveurs et les receveuses reprend quant à elle un annuaire des Postes trouvé également dans sa famille, soulignant simplement les noms des postières d’une certaine catégorie. Le principe se situe entre le système absurde de classement et la mise au jour d’une réalité sociale et politique de la place des femmes dans la société d’après 1914. Si Hanne Darboven et ses listes sont évoquées, c’est à un registre beaucoup moins conceptuel que celui du travail de cette artiste que se réfère Claude Faure. Comme chez Darboven, ses listes fonctionnent comme des « indices » de lecture. Cependant, lui ne vise en aucun cas la transposition plastique d’impressions glanées au cours d’une vie[2]. Pour lui, les dictionnaires et les listes installent le langage dans une densité et une masse proprement physiques, visuelles. Les mots ont une matière qui peut influer de façon sensible sur leurs significations. C’est ce qui le retient avant toute chose dans le langage.
Autobiographique par son titre, l’œuvre intitulée Autoportrait est constituée d’un système de miroir placé derrière une première vitre permettant de lire à l’endroit le mot « Autoportrait », inscrit sur la surface du premier écran. L’artiste opère ainsi un renversement double du langage, qui deux fois inversé retourne à sa situation initiale, à ceci près que celle-ci est mise à distance par un écran. Sur un blouson usé tant il a été porté par lui, il appose la mention « vache enragée ». L’adjectif lui sied peut-être bien mais, comme à son habitude, il en déplace légèrement le sens. C’est au simple support, au blouson qu’il s’adresse. Nul besoin de chercher plus loin. L’une de ses très belles œuvres, enfin, s’intitule La femme de ma vie 1978-2009. La photographie d’un visage de femme repris à des centaines d’exemplaires, comme sur une plaquette de timbres, lui permet de former les lettres de la phrase « La femme de ma vie », jouant ainsi sur un principe de mise en abyme et de redoublement de l’image par le texte. Comme dans beaucoup d’œuvres de Claude Faure, ce qui est dit à l’état de texte l’est également par l’image, ou inversement. C’est dans le va-et-vient de l’un à l’autre que se joue tout son travail. Sans jamais se figer dans une forme textuelle ou plastique.
Oxymores matériels – La boîte
Dans la catégorie des oxymores concrets, matériels, il écrit un Défense d’afficher au moyen de dizaines de clous sur des surfaces immenses. Dans celle des redoublements visuels, il inscrit « Nous sommes peu de chose », en tout petit, en blanc sur un support blanc. Tous les éléments à partir desquels il construit sont travail existent dans des boîtes dans lesquelles il collectionne toutes sortes d’objets, d’images. La boîte est peut-être la forme la plus caractéristique de son travail. La boîte comme réceptacle à souvenirs, à objets, à archives, à documents, à idées, mais aussi la boîte contenant du vide. À une période de sa vie, il a exposé des séries de boîtes de diapositives disposées par colonnes, choisies à la fois pour leur aspect plastique et sémantique – c’est la matière visuelle, le support de l’image qui s’accumule comme une archive. Ainsi dans Calme bloc, où il utilise de multiples boîtes jaunes de diapositives ratées devenues des images invisibles. Ce qui l’intéresse ici, c’est la matérialité du support, sa présence physique, tandis que l’image a disparu, s’est désagrégée avec le temps.
À ces images, Claude Faure dit qu’il « dresse un tombeau en gloire à contresens, à rebrousse-poil ». « Le langage, c’est la parole, ajoute-t-il, qui n’a comme matérialité que la colonne d’air. Dès qu’on passe à l’écrit, il faut l’imprimer, avec la matière, sur la matière. » Afin d’éviter toute évanescence ou immatérialité du langage, il incarne les signes ou les « replante », comme il le dit parfois, dans un support. Car le langage, pour lui, est une matière qui se façonne et se pétrit, à la façon d’un plasticien. À l’aide de couleurs, de formats, de matières multiples. En jetant toujours un œil sur les significations jamais fermées. De sorte que chaque pièce soit comme la concrétisation ou la preuve de sa matérialité.

Ignorances en réserve et stratégie de poète

Après dissipation des brouillards matinaux, les lettres sont enfin lisibles ; à presqu’ il manque un e. Dans Less is more, « more » s’écrit en réserve ; pour les espèces en voie de disparition, les lettres s’effacent. Les riens et les ignorances en réserve, les demi-mots en demi-teintes, le mot « minimal » sans les voyelles, l’absence de marquage écrite ton sur ton, tout cela se côtoie chez Claude Faure dans ses objets, sculptures, œuvres sur toile ou cédérom (La dérive des continents, 1990-2008). Deux livres existent pourtant, dont les titres très choisis sont respectivement Pas un mot plus haut que l’autre (1991) et Les minimes (2007). Comme si tout ce qui trouvait à s’écrire, chez lui, ne pouvait se faire que sur le mode de la litote. Dire le moins sans jamais chercher à dire le plus. « Quand je ne me force pas, je me retiens. J’en fais un système esthétique », dit-il. D’un côté, donc, les textes du recueil Pas un mot plus haut que l’autre penchent du côté de l’absence, du non-dit ou de l’à moitié dit. De l’autre, ses mots sont envahis par la couleur. Ainsi dans la sérigraphie La couleur des mots, dans laquelle les mots sont à énoncer au même titre que le nom des couleurs dans lesquels ils sont écrits. Sans distinction de catégorie entre des mots possédant un sens et des éléments de nature plastique et visuelle (taille des mots, couleur de ceux-ci).
Entre tentation du concept et séduction de la couleur, Claude Faure se fraie une voie à part dans le champ de l’art contemporain. Tordre le langage, c’est à quoi tend la Dérive des continents. Dans un système interactif, il invite le spectateur ou utilisateur de son cédérom à venir avec sa souris titiller le mot là où il peut être susceptible de se modifier. Dissiper les brouillards matinaux en éclaircissant progressivement l’image, agrandir et bomber le w du mot Wonderbra et lui faire jouer ainsi l’effet escompté, un train peut en cacher… un autre et dans la manière dont il s’inscrit à l’écran, percuter cet autre qui était dans un premier temps caché. Mis en mouvement dans cette écriture interactive, le langage est également mis en branle, pris à son propre piège, tourné intégralement en jeux de mots et mots d’esprit. À la question de la difficulté à exprimer les choses par le langage, Claude Faure, répond : « Impassible n’est pas froncé » ou encore « à l’impossible nul n’est ténu[3] ».
Éloge de l’italique (1989)[4], l’une de ses œuvres emblématiques, est un objet-livre évoquant la collection blanche chez Gallimard, dont la forme est légèrement penchée. Dans un esprit tautologique, il incline l’objet « italique » afin de lui rendre hommage. Faire coïncider la forme et le sens, la matière et la signification, c’est à quoi tend le système qu’il met en place. Utiliser l’italique, c’est voir le monde de biais, mais aussi travailler sur le principe de la citation, des paroles rapportées et, dans le cas de Claude Faure, légèrement modifiées. Sa stratégie est celle d’un poète car c’est le langage qui gouverne la forme, et la forme qui à son tour modifie le langage. Imbriquer l’un et l’autre, ne plus considérer que dire et figurer sont deux actions antinomiques, c’est ce qui fait de ces oeuvres des lieux de réflexion particulièrement vivaces sur le lien entre le texte et l’image, dans la mesure où l’un ET l’autre sont modifiés, transformés. Il sait que les choses peuvent à peine se traduire en mots.
« Je pars de la constatation qu’il n’y a pas de perception brute. La perception sous-entend toute une série de connaissances qu’on a engrangées. Quand on voit une réalité, c’est comme s’il y avait tout un tas de plans superposés plus ou moins transparents qui nous approchent de la réalité perçue. C’est un peu comme sur une carte de géographie. Il y a des cartes muettes et des cartes renseignées. Une carte est renseignée par du langage, de l’écrit », dit-il. Si les cartes présentent un tel intérêt pour l’artiste, c’est précisément dans leur capacité à être regardées à la fois comme de purs supports visuels (muets) et comme des éléments parlants, qui nous renseignent sur l’état d’une partie de l’univers et construisent notre rapport au monde. Dans son travail, aucune de ces deux données ne prévaut sur l’autre. De même que le langage ne se donne jamais de manière abstraite, sans son support qui a une existence matérielle, un document visuel peut se lire à la manière d’un texte. C’est dans cette latence, dans l’expérience dialectique qui s’instaure entre ces deux données que se situe tout son travail. Entre des mots à voir et des formes à lire.

Pseudo-encyclopédies et Géographies

Dans les Géographies, il applique un principe de pseudo-gravitation. Il adopte une règle de disposition de parties de cartes géographiques associées dans de nouveaux ensembles visuels, qui consiste à observer une gradation s’organisant suivant des courbes de densités de couleurs et de formes ; de la couleur la plus lourde à la plus légère, de la plus foncée à la plus claire. Pour lui, le clair – le blanc qui correspond aux zones non forestières –, plus léger, se trouve en haut des cartes, tandis que le foncé (le vert ou le noir) est plus lourd et tombe au fond, en bas des pages. Voici ce qu’il dit au sujet de cette loi scientifique : « Pour moi, le domaine scientifique possède une poésie infuse. Ce que la science a apporté, on l’assimile sous une forme poétique dans notre perception de notre environnement. Le substrat scientifique reste un socle, qui a sa saveur. » Retrouvant ainsi des préoccupations proches de celles de son ami Piotr Kowalski, il s’intéresse à la force plastique et graphique pouvant émaner de cartes de géographies qu’il a redécoupées et disposées suivant des courbes de densité de couleurs et de formes, redessinant des cartes dont les lignes nouvelles présentées de façon aléatoire sont autant de territoires imaginaires. « C’est un évitement, c’est ma façon de faire de la peinture sans en faire. »
Sur un mode proche de celui développé dans les Géographies, il développe ses Pseudo-encyclopédies, de grands panneaux sur lesquels il classe des images suivant leurs propriétés physiques (de la plus claire à la plus foncée, du plus étroit au plus large, etc). Peu importe le mode de classement, pourvu qu’il en fasse le choix et qu’il s’y tienne. Classer en dépit de la logique. Classer en respectant la nature des supports.

Parti pris des signes

« Ce qu’il y a de fascinant dans le langage, c’est sa polyvalence. La même intonation permet de dire tout et son contraire. Cela rejoint l’expressivité. On peut aller vers le contradictoire et vers le néant, la négativité », dit encore Claude Faure[5]. S’il était écrivain, il intitulerait son ouvrage le Parti pris des signes. Il s’intéresse en effet beaucoup aux stratégies que Francis Ponge met en œuvre dans ses textes. L’artiste a beaucoup étudié la « Méthode » de l’écrivain, mais lui part du mot pour le transformer en un objet, entretenant ainsi une sorte de cousinage inversé avec le poète. Comme Ponge, il utilise très peu de mots en prêtant la plus grande attention à leur sonorité. Ce qu’il semble viser, c’est la quantité d’absence qu’ils peuvent exprimer. En détournant la formule de Francis Ponge « Parti pris des choses égale compte tenu des mots », on pourrait dire que chez Claude Faure, « Parti pris des choses égale compte tenu des mots et des images », sans que l’un prévale jamais sur l’autre. « Je ne suis ni linguiste ni sémioticien, dit-il cependant. Un signe est quelque chose qui est mis pour autre chose. La peinture est mise pour elle-même, pas mise pour autre chose. Il est inadéquat de parler du langage pictural. Ce qui m’intéresse, c’est que ce signe qui est mis pour autre chose, j’essaie de le coincer en lui-même, pour lui-même ». Ainsi, dans un cube en plomb il enserre les lettres blei frei. En allemand, « blei frei » signifie « sans plomb ». L’expression est donc deux fois enfermée, puisque la nature de l’objet – en plomb – se trouve à l’inverse de sa signification.
Puisqu’il est plasticien, Claude Faure utilise des objets. Dans le rapport conflictuel qu’il entretien avec eux, il va parfois jusqu’à les détruire. Dans une exposition organisée à la galerie Jacques Donguy à laquelle participait Jean Dupuy, ce dernier avait inscrit la phrase : « Caisse que j’ai fait ? Caisse que je n’ai pas fait ? ». Cette phrase était devenu le point de départ d’une œuvre de Claude Faure qui, prenant son ami au mot, s’était emparé du poème « Le cageot », de Francis Ponge. Concevant une installation, il avait imprimé le poème et  placé sous le texte un cageot brisé. Par un tel acte, l’artiste appliquait les termes du poète « à la lettre ». Dans le poème, Ponge écrit en effet : « Agencé de telle façon qu’au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. » Il termine en parlant de cet objet « sur le sort duquel il convient de ne pas s’appesantir longuement ». Entre l’interprétation littérale et la traduction en objet, Claude Faure ne choisit pas : il donne à ses œuvres, qui sont chaque fois le résultat non seulement d’actes physiques, mais d’une attention très vive à la plasticité des formes, une dimension sémantique. Il joue encore avec Francis Ponge et son Parti pris de choses en présentant trois planches de bois portant le bandeau rouge des éditions Gallimard portant la mention « Ponge », auxquelles il donne le titre de Trois choses. Le nom de l’auteur se substitue au titre du livre, qui lui-même devient un simple objet, une chose. Ce sont ces renversements permanents qui fondent son travail. Un livre sans texte. Un livre-objet. De la même façon, il prend trois exemplaires du livre de Jean Echenoz, Nous trois et les installe côte à côte sur une planchette de bois, les instituant ainsi en œuvres. Cette fois, le texte n’est pas évidé, ni effacé, mais sa seule existence reste celle du titre. Redoubler le sens du mot dans l’objet, exacerber l’image propre d’une chose par le langage : lorsque Ponge dit qu’oiseau, pour lui, devrait s’écrire avec un v (oiveau), afin de donner à voir la forme de celui-ci lorsqu’il vole, il regrette que la langue et la forme du langage ne puisse davantage s’infléchir l’un l’autre. Claude Faure, lui, donne au langage une vraie matérialité. Il le tord en objet. C’est dans le support que s’exprime une idée. Pour lui, il s’agit de « replanter les signes dans un matériau, dans une infinité de matériaux ».
Bien qu’il réfute le principe de hasard et s’oppose en cela à la démarche de Raymond Hains, Claude Faure et Hains ont une certaine parenté d’esprit. « Je prends les choses au pied de la lettre pour mieux retomber sur les miens », disait ce dernier. Le travail de Claude Faure se situe également au pied de la lettre : une lettre qui se renverse s’il le faut, qui disparaît (« presqu »), s’efface ou apparaît progressivement (« Après dissipation des brouillards matinaux »), pour mieux faire apparaître le sens. Chez lui, le sens devient plastique. La traduction de l’idée se fait en couleur et en forme. Dans ses œuvres, l’artiste utilise très fréquemment des stratégies du renversement. S’il regarde le monde de biais, Claude Faure le regarde aussi par-dessous, par-dessus, en position inversée. De là vient l’étrangeté de ses maximes, qui ne sont pas simplement des sentences brillantes ou amusées, mais de véritables renversements du sens. 

The less you see, the more you say

L’une de ses séries d’œuvres importantes s’intitule Série blanche. Entendez par là un ensemble de toiles sur lesquelles il inscrit un mot ou un texte en blanc sur blanc, ou parfois en réserve, en perçant ou en ouvrant le support. Le blanc est ce qui se trouve entre les mots, entre les lettres et entre les formes. C’est aussi la blancheur mallarméenne, « l’absente de tout bouquet », la blancheur d’une fleur simplement désignée par son manque, non représentée. Le blanc joue inévitablement son rôle symbolique, presque symboliste de pureté. Il fait signe vers la poésie, vers la blancheur de la page. Il est aussi ce qui s’installe dans l’entre-deux des formes afin de leur donner sens.
« Le démarrage, la source de la Série blanche est une réflexion sur le blanc, sur le fait qu’il n’y a pas deux blancs identiques, comme à la limite il n’y a pas de blanc pur dans notre environnement quotidien, dit-il. Ce sont plutôt des gris plus ou moins clairs. Il y a le croisement de deux types de considérations : la question qu’est-ce qu’un blanc ? Et le blanc comme manque. Avec comme exemple massif l’expression allemande de Goethe : « Mehr Licht » : davantage de lumière ou « Plus blanc que blanc. » » Dans une œuvre telle que L’œuvre ouverte, l’expression est écrite en français et en italien (Opera aperta) en ménageant des ouvertures ou des trous à l’endroit des o ou des e. Le mot est ainsi ouvert, et l’œuvre avec lui. Elle insiste sur le creux, la réserve. La référence à Lucio Fontana est explicite. Pour Claude Faure, il s’agit à nouveau de mettre en péril ou d’attaquer le support. Ouvrir l’œuvre en l’enserrant dans un ensemble très précis de références contemporaines, telle pourrait être une autre définition du travail de l’artiste. « Je me sens très inséré dans le contemporain, avec beaucoup d’influences », avoue-t-il.
Ouvrir l’œuvre, c’est aussi penser le langage dans son lien avec un support qu’il s’agirait de modifier, de travailler. C’est le cas dans la série des Étagères ou des Bibliothèques. Évidés, vidés de leur contenu, les livres sont collés et suspendus au-dessous des planches des étagères. Seule leur tranche reste visible. Il associe ainsi un principe de lévitation des objets, proche d’un procédé surréaliste, à une volonté purement plastique de montrer une succession de graphismes et de couleurs différentes. Les livres sont rangés par format et par coloris, suivant un principe qui n’est pas celui du hasard mais bien celui d’un classement aberrant. Ainsi classés, les mots retrouvent un enchaînement que l’on n’attendait pas, de L’amour dingue à Laurent Le Magnifique, du Bonheur des dames aux Dents du tigre. « Le langage est tellement plastique qu’on peut le mettre dans plein de médiums différents, y compris dans le livre. Soit le livre doit être fonctionnel, soit je le fige dans sa matérialité avec les bibliothèques », explique-t-il. Figé dans sa matérialité, le livre continue de fonctionner en tant que signe. Comme dans cette scène de dispute dans le film Une femme est une femme, où Anna Karina et Jean-Claude Brialy ne communiquent plus que par titres de livres interposés, les titres encore visibles de livres choisis par Claude Faure font sens dans l’enchaînement qui s’opère de l’un à l’autre. Même figé dans sa matérialité, le livre produit des significations. C’est dans cet entre-deux entre objet et signe que réside tout son travail.
Dans plusieurs de ses œuvres, il joue sur une partition entre l’œuvre et son titre : une partie du texte est écrite sur le support de l’œuvre elle-même, tandis que l’autre apparaît dans le titre. Ainsi pour l’œuvre intitulée La Pittura. Sur l’œuvre, nous ne lisons plus que Cosa mentale. Au spectateur de reconstituer la phrase de Vinci : « La pittura è cosa mentale ». Pour l’œuvre The less you see, the more you say, seule la mention The less you see est inscrite sur l’œuvre. The more you say en est le titre. Comme si seul ce qui concerne le langage trouvait à s’inscrire, tandis que ses conséquences visuelles traduites par un manque pouvaient à l’inverse s’écrire. « Enfin Daguerre vint, écrit Paul Valéry[6]. » Ajoutant : « Ainsi l’existence de la Photographie nous engagerait plutôt à cesser de vouloir décrire ce qui peut, de soi-même, s’inscrire », concluant ainsi à une éviction de la parole et de la description par l’image. Rien de tout cela chez Claude Faure. Ce rôle d’inscription accordé à la photographie, il semble qu’il le redonne au langage, en le tournant en objets.   


Faire prendre forme, mettre en couleur, décaler, faire lire dans tous les sens, le travail de Claude Faure consiste à fabriquer des objets dans lesquels forme et sens sont parfaitement imbriqués, si liés l’un à l’autre qu’ils provoquent un rire sensible, cristallin. Dans ses pièces, il n’y a pas à comprendre. Il suffit d’entrer dans un système, dans une sensibilité au sein de laquelle la forme devient lieu du sens. Une stratégie du renversement se met en place. Claude Faure oublie les noms savants pour mieux prendre le langage à son propre piège et le retourner comme un gant. Puisqu’il se modifie en objet, on peut le tourner à l’envers, le voir dans un miroir, regarder de l’autre côté si l’on peut le modifier dans quelque couleur ou matériau. Prendre les mots pour mieux se saisir du monde. Ou se dessaisir en lui.


Marion Daniel
Paris, Reykjavik, le 4 avril 2012










[1] Les notes non référencées de ce texte proviennent d’entretiens de Claude Faure avec l’auteur en 2009, 2010 et 2011.
[2] Voir notamment l’œuvre Für Jean-Paul Sartre, 1975, Centre Georges Pompidou, en trois parties, qui décompte le temps d’une vie jusqu’en 1975 et transcrit dans un langage plastique les Mots ainsi qu’une interview donnée par Sartre.
[3] Phrases extraites de Claude Faure, Minimes, Galerie Bernard Jordan, 2007.
[4] Éloge de l’italique, 1989, Emily Harvey Foundation.
[5] Les citations de Claude Faure non référencées proviennent d’entretiens avec l’auteur en 2009, 2010 et 2011.
[6] Paul Valéry, « Discours du centenaire de la photographie », Bulletin de la SFPC (mars 1939, 4e série, t. I, n°3. Repris in Études photographiques, 10, novembre 2001.

mercredi 8 août 2012

Jean-Pierre Pincemin, Chronologie.



Article publié dans le catalogue Malerei, Jean-Pierre Pincemin (p. 34-45), exposition organisée à Kassel en septembre 2004 dans le cadre de la candidature de Kassel pour le titre de Capitale européenne de la culture 2004 sous le titre « Développer la pensée de la Documenta ».


L’œuvre de Jean-Pierre Pincemin se fonde sur un paradoxe. Si l’artiste dit son attachement au principe de l’évolution logique lorsqu’il envisage son travail dans son ensemble, il ne sacrifie pas à l’axiome d’une linéarité propre aux chronologies. La perspective chronologique est au contraire principe dynamique, elle permet selon lui « de repérer les hauteurs d’une œuvre à l’autre », crée du discontinu.
Cette œuvre protéiforme possède les qualités d’un travail réflexif, critique. Elle affirme son essence analytique, l’exigence qui est la sienne d’une certaine « discipline de l’esprit », apprise notamment à l’écoute de la musique sérielle : le lieu pictural, ses limites, se définissent à leur tour dans chaque nouvel ouvrage en termes d’intervalles et de mouvement. Des jalons se dessinent, chaque série induisant la relecture d’un travail passé, d’une tradition artistique.
La discontinuité propre au travail du peintre a pour arrière-fond une certaine lecture du concept d’histoire. « La politique s’écrivait en termes d’Histoire, dit Jean-Pierre Pincemin évoquant l’éthique des pratiques artistiques auxquelles il a participé dans les années 1970, ou plutôt d’un fantasme d’Histoire. » Histoire de la musique marquée par le choc au début du XXe siècle d’une atonalité instituée par Schönberg, histoire de la peinture définitivement orientée par les découvertes du cubisme, la matière des artistes de cette époque n’est autre que la vaste étendue d’une mémoire. Un langage s’invente, qui tend à assimiler et à dépasser tout à la fois un ensemble délimité de réalisations, pensées comme lieux d’une analyse toujours plus précise du champ de l’œuvre. Le groupe Supports/ Surfaces, associé notamment dans ses visées politiques de type marxiste à un mouvement d’avant-garde, n’a néanmoins jamais donné sérieusement lieu à des lectures critiques de type proprement sociologique : la peinture ne devient « moyen de connaissance », selon les mots de Marcelin Pleynet, qu’en s’enfonçant dans sa matière, en dévoilant son propre déploiement. Son pôle marxiste s’affirme en termes de définition rigoureuse de moyens picturaux.
L’un des premiers jalons du travail de Pincemin est ainsi posé. Le travail des années Supports/ Surfaces fixe les orientations majeures à venir : le principe formulé par les acteurs du mouvement de réduction du tableau à ses strictes composantes matérielles, dissociées en châssis, et en toiles de facture souvent « pauvre » – chez Claude Viallat par exemple – dans une réflexion toujours renouvelée sur les modes de coloration d’une surface, est appliqué par Pincemin à la peinture seule. L’artiste engage une « déconstruction » des moyens picturaux, le collage et l’assemblage sur la toile de carrés colorés assumant le rôle de structure assigné traditionnellement au dessin. La rigueur d’un processus élaboré en vue d’un résultat, dans un esprit proche de celui du minimalisme américain, le rôle d’une esthétique industrielle, ne l’emportent toutefois pas sur une volupté du faire, une quête de l’émotion colorée… L’œuvre de Pincemin ne se définit qu’en termes de tensions : la totalité de cette recherche de type empirique n’affirme que l’ambiguïté du pictural.

Les prémices
1966. Les premières œuvres de Pincemin sont des sculptures, réalisées dans l’esprit de la sculpture polychrome populaire et du néo-constructivisme. L’artiste garde à l’esprit le principe appliqué par Fernand Léger dans ses dernières céramiques notamment, d’animation d’une surface par des contrastes colorés.
Ces assemblages de volumes géométriques, dont chacune des faces est colorée de façon autonome, produisent en effet un système de frottements d’une surface de couleur à l’autre. Ils déterminent deux orientations décisives d’un travail d’essence picturale, le choix d’une construction par modules et la faculté propre à la couleur de « ralentir » la forme, selon les mots du peintre. Le mouvement de circulation par contact d’une couleur vive à une couleur plus sombre reste de l’ordre de la vibration.
Fort de cette découverte d’une vertu propre à la mise en espace des principes picturaux, l’artiste dira par la suite qu’il assigne à la sculpture le rôle de « vérification » – ici a priori –  de la peinture.

« La grille »
Les Empreintes (1968-1969), puis les Carrés collés (1969-1974), établis selon un quadrillage orthogonal « en négatif » – ce dernier est défini par des interstices maintenus entre des parties égales découpées puis collées sur la toile – formulent des réponses originales au motif de la grille inauguré notamment par Mondrian. « Le pouvoir mythique de la grille tient à ce qu’elle nous persuade de ce que nous sommes sur le terrain du matérialisme (parfois de la science, parfois de la logique), écrit Rosalind Krauss[1], alors qu’elle nous fait en même temps pénétrer de plain-pied dans le domaine de la croyance (de l’illusion, de la fiction). » Espace autotélique centripète, affirmant une autonomie de l’œuvre et dans le même temps espace de fiction centrifuge, non fermé, renvoyant à des intérêts de type universel, la grille selon cet auteur est un mythe, c’est une structure qui permet à des valeurs de natures opposées de coexister au sein d’une organisation spatiale.
Jean-Pierre Pincemin joue sur cette dualité, il en fait la critique. Fidèle à des préoccupations d’ordre structurel, il définit d’emblée des modes de construction. Les Empreintes répètent sur des toiles libres un même module imprimé, de couleur bleue le plus souvent. L’artiste aboutit à une structure non centrée, selon une vision originale du principe du « all over » : le champ d’une œuvre n’est pas prédéterminé, ses limites se forment par ajouts successifs de morceaux de toile. Aussi l’espace autonome d’un travail d’essence abstraite, coupé a priori d’une réalité de perception, est-il dans le même temps ouvert vers cette réalité, n’étant pas clôturé. Le réel affleure par ailleurs directement dans la trace d’objets tels que des briques, tôles ondulées, grillages… Le motif de la grille est en quelque sorte « désacralisé », la peinture se tournant volontiers du côté du sensible.
Les Carrés collés peuvent être lus comme un ensemble de propositions variées sur la question de la limite en peinture, loin de toute rigidité caractéristique d’une certaine tradition moderniste. Les contours sont tantôt non démarqués, tantôt délimités par la toile laissée vierge, ou encore soulignés par une bande de couleur. Vastes fragments arrêtés au sein d’un continuum ou tout manifestant la tentation matérialiste du cadre, ces toiles cultivent une ambiguïté quant à leur objet. Ces essais originaux de projections du temps d’un processus d’emblée fixé ne se situent pas moins sur le plan d’une recherche pure de lois picturales, l’ensemble des solutions trouvées se déployant dans l’espace et le temps selon le mécanisme complexe d’une progression par disjonctions.
 La limite est aussi celle qui se dessine aux intervalles laissés entre les carrés de couleur. Elle tient lieu par conséquent de dessin, qui est la « colle » de l’œuvre selon Pincemin. L’organisation d’une structure est confiée à la couleur seule, dans une démarche refusant tout rigorisme, faisant alterner des systèmes binaires de carrés monochromes et de carrés trempés dans la couleur selon leur diagonale. Cette dernière méthode autorise déjà le dessin d’un motif – celui d’un grillage par exemple – voire d’un symbole (notons au passage le dessin des échelles, au symbolisme fort…). Le caractère de « fiction » propre aux œuvres modernistes dont parlait Rosalind Krauss semble ici directement désigné, voire détourné.
Le terme de structure reste important pour Jean-Pierre Pincemin lorsqu’il évoque ce travail du début des années 1970 : il renvoie à une conception matérialiste de la peinture, dont le procédé d’agencement peut être assimilé à celui de l’architecture, mais aussi à la philosophie structuraliste dominante à cette époque, qui envisage toutes les catégories sociales notamment en termes d’ensembles et de rapports. La préoccupation majeure de l’artiste, sur fond d’engagement politique, reste néanmoins de nature très classique : il s’agit de penser les rapports de la partie et du tout. La détermination d’un procédé strict de répétition n’interdit donc pas une réflexion en termes d’harmonie, elle permet d’aborder la question de la composition.

« Composer »
1974. Jean-Pierre Pincemin abandonne progressivement le procédé des Carrés Collés au profit de peintures qui, adoptant des formats toujours plus grands, témoignent d’un véritable désir de composition. Le dessin de la forme s’affirme désormais, grâce notamment à une utilisation des bandes colorées : il est le fruit d’un travail d’organisation globale de la toile.
L’un des derniers Carrés Collés utilise la bande noire, si chère à Mondrian – elle permet de ne pas enfermer, de maintenir un équilibre entre la ligne et le plan de couleur –, sur le mode de la frontière, du contour encadrant la toile et dessinant une forme au sein de celle-ci. Le désir d’ouvrir la toile à une forme d’infini est d’emblée tourné en dérision : cette dernière se fige dans ses limites. Le contour, esquissé auparavant par un travail sur les vides, tend à s’affirmer. Il permet à la fois le partage et l’accord des couleurs entre elles, qui se rejoignent par la loi du rapprochement chromatique.
Fort de cette « trouvaille », l’artiste n’abandonne néanmoins pas le procédé de découpage, de peinture et de collage, dans un travail qui aboutit cette fois à des toiles à bandes colorées de dimensions variées (ou « palissades ») : interstices et contours jouent alors le même rôle de production de la forme. Les volets de Matisse dans Porte-fenêtre à Collioure (1914) par exemple sont évoqués : la stricte recherche structurelle se double d’un véritable versant « historique », se déployant sur le mode de l’inspiration critique. L’œuvre gagne une forme d’épaisseur sémantique. Pincemin ne vise toutefois pas un art de la citation, qui formulerait une énième digression sur le thème classique de la « fenêtre » – d’emblée close –, il alimente sa recherche sans cesse recommencée de construction d’une surface plane par la couleur.
Il se tourne ensuite vers la tradition renaissante vénitienne d’essence coloriste – Titien, Véronèse sont souvent cités –, déployant des palettes raffinées de rouge notamment.  Monochromes ou fondées sur un système de variations chromatiques, ces toiles retrouvent dans l’agencement de formes colorées une aspiration vers une certaine profondeur, évoquée simplement autrefois par un travail sur la vibration de la couleur. Une étude de l’ordre de l’expérimentation scientifique sur la faculté de certaines couleurs d’éloigner ou de rapprocher le plan projette l’artiste dans la tradition d’une technique picturale, dont les lois se découvrent  par tâtonnements répétés.
Un véritable changement s’opère en 1978, grâce à l’introduction du châssis. Le phénomène d’extension ou de rétrécissement de la surface autorisé par les toiles libres n’est désormais plus possible : la composition devient très stricte, elle répond finalement au principe d’une rigueur, voire d’une rhétorique pure, propre à la peinture traditionnelle.

Pincemin ne cache pas son attachement particulier aux toiles de cette « grande période » d’essence presque lyrique, qui s’étend jusqu’en 1984. L’artiste conjugue les acquis de la tradition moderniste plane sur un mode critique – présence de plus en plus affirmée du cerne, abandon progressif de la pratique des aplats au profit d’une touche de plus en plus sensible – avec une certaine tentation de la profondeur. Bandes horizontales ou verticales tricolores, carrés séparés en deux parties rouge et bleue, schémas colorés plus complexes construits par exemple à partir d’un dessin géométrique de Josef Albers, monochromes architecturés selon le dessin de plusieurs carrés, harmonies brunes, l’ensemble de ces réalisations pose la question de la fusion des couleurs. « Tout tendait à un monochrome », raconte Pincemin, qui recherche alors une véritable harmonie chromatique. La superposition de multiples couches de peinture, appliquées selon le principe traditionnel du glacis, permet le passage délicat d’une couleur à l’autre, sur un mode musical, donnant enfin naissance à une « peinture émouvante ».

« La théorie de la Gestalt »
1984. La sculpture intitulée Le Jour d’après agit comme une onde de choc. Il s’agit d’une sculpture en pierre de dix tonnes et de onze mètres de long qui tend à « mettre en espace » une intuition d’ordre pictural, grâce à une organisation de type modulaire dont les jointures manifestent la progression d’un module à un autre : le processus prime la forme produite. Les présupposés propres aux pratiques des années Supports/Surface sont ainsi véritablement assumés.
Le changement de « manière » qui prend forme cette année-là avait été inauguré par une série de gravures qui, en 1983, projetait l’artiste dans une temporalité nouvelle, celle d’une écriture rapide, proche de l’improvisation. Le procédé de la pointe sèche sur plexiglas autorisait le déploiement d’un trait libre reliant un point de l’espace à un autre, l’artiste découvrant une structure nouvelle, de type aléatoire, détachée de la stricte rigueur géométrique. Lorsque l’on grave, écrit Francis Ponge dans le texte Matière et mémoire, « C’est comme si ce que l’on parle en face d’un visage, non seulement s’inscrivait dans la pensée de l’interlocuteur, dans la profondeur de sa tête, mais apparaissait en même temps en propres termes à la surface, sur l’épiderme, sur la peau du visage. »[2] La gravure de Jean-Pierre Pincemin invente cette temporalité double, qui ajoute au caractère d’inscription durable dans une forme d’épaisseur, celui d’une empreinte presque directe du trait. L’image gagne un caractère d’immédiateté : le temps du processus est comme ancré dans le résultat.

1985. La série L’Année de l’Inde rend manifeste le changement. Elle introduit de façon surprenante des motifs purement figuratifs représentés dans une planéité absolue, concrétisant un passage de la forme à la figure : l’image est devenue icône. L’artiste s’approprie un système de pensée orientale dont il ne connaît quasiment pas les règles, inscrivant son travail dans une logique de réponse à un système de pensée non assimilé par un mode du voir. Le temps d’un processus strictement pictural projeté au sein d’un pur objet visuel se fait l’écho de la densité, de l’épaisseur d’une culture indienne présentes dans des images planes au caractère énigmatique. Motifs orientaux, éléphants aux allures burlesques peuplent la peinture de Pincemin, l’impératif de structure si cher au peintre autorisant désormais la plus grande souplesse.
« Représenter, c’est le but de la peinture », dit en effet l’artiste. Il s’agit dès lors pour lui de se poser la question de l’image, de se demander, selon ses propres mots, « pourquoi ça représente ? », dans une réflexion qui convoque la théorie de la Gestalt selon Wittgenstein. Cette théorie postule l’organisation de la perception par ensembles, le tout manifestant enfin autre chose que la somme des parties. Le peintre évoque une image aperçue un jour, dont les seize rectangles de dimensions égales dans des valeurs de gris parvenaient à représenter de façon assez précise le portrait de Lincoln : la technique, découverte dans les Carrés collés, d’organisation d’une structure par ajouts successifs, trouve en quelque sorte son pendant en négatif. L’ensemble prime définitivement la partie.
Au cours de l’année 1988, des tableaux de type géométrique sont exposés aux côtés de toiles purement figuratives : la loi de circulation de la couleur découverte dès 1966, produit au sein des toiles abstraites « un effet de figuration », tout autant que le motif de l’arbre, récurrent dans le travail du peintre. Ce dernier multiplie les tentatives, il se pose désormais la question du « quoi faire ? », au sein d’une dynamique proprement picturale.
Le travail de Jean-Pierre Pincemin, dont la caractéristique d’ « invention » a souvent été soulignée, n’a en effet jamais perdu ses intentions premières de recherche de l’ordre d’une pure picturalité. A des conceptions d’ordre théorique répondent toujours un mode du faire : la « projection du voir » dont nous avons parlé gagne ainsi une forme de concrétisation dans l’utilisation devenue habituelle d’un système de rétro-projection d’œuvres déjà existantes – les siennes propres ou bien celles d’artistes du passé, nous y reviendrons – dont il retrace fidèlement les contours. La question du dessin est assumée, dans une utilisation toujours plus nette du cerne noir, laissant à la couleur le pouvoir de donner naissance à une véritable « peau de peinture », dont l’intensité est encore obtenue par la superposition de plusieurs couches chromatiques.

L’esthétique des « images trouvées », se manifestant dans la reprise presque systématique d’œuvres d’art appartenant à des cultures diverses, icônes religieuses dans les représentations de Saint Christophe, ou motifs repris à l’imagerie chinoise, inscrit la peinture de Pincemin dans une double logique, témoin d’une temporalité fondamentalement duelle. Cette « peinture d’histoire » gagne une véritable épaisseur de sens, elle est superposition de strates iconographiques.  Elle acquiert d’autre part un statut d’ « apparition » – le terme d’ « épiphanie » a même été employé –, de mise au jour et de projection tout ensemble d’un mode de pensée et de sa représentation, dans l’esprit d’une appropriation libre.
Les sources d’ « inspiration » de Jean-Pierre Pincemin, d’emblée nombreuses, tendent à se diversifier. Fidèle à une logique proprement empirique, le peintre interroge parfois la faculté de la peinture à organiser des réponses à des objets de type littéraire – c’est le cas dans sa série intitulée Micromégas selon le titre du conte de Voltaire – ou philosophique. La série  Traité des tourbillons (1992) affirme ce principe. Elle institue une forme de réponse visuelle à la complexité du langage de Descartes dans le texte du même nom, l’artiste imaginant la traduction d’un pur système scientifique en termes de construction formelle, d’un « faire ». Il ne s’agit en aucun cas d’illustrer un texte, ni d’en produire l’équivalent, mais d’émettre l’hypothèse d’un possible dialogue d’un langage à l’autre, d’une poétique à l’autre. Pincemin aboutit à un système de représentation qu’il compare lui-même avec humour au motif de la « pelote de laine », remarquant au passage qu’il se rapproche de ceux d’Hundertwasser ou de Van Gogh dans ses nuits étoilées, tout en évoquant la question des attirances propre aux philosophies orientales. Cette série a été mise en parallèle avec un ensemble de tableaux organisés selon un système de chevauchement de neuf formes rondes de trois couleurs différentes (rouge-jaune-brun, par exemple). Le phénomène de l’attirance, formulé par un ensemble compact de multiples traits circulaires, trouve son équivalent pictural dans une stricte démonstration de lois chromatiques.
Evoquons enfin ici la récurrence d’un travail sur les cosmogonies, l’importance des cartes géographiques, dans une série comme celle de La Dérive des continents (1994) : la naissance de la forme, ou le travail sur les frontières ainsi que le mouvement assigné à la couleur y gagnent véritablement le statut d’ « équivalents plastiques » de systèmes de pensée, assimilés enfin par la peinture.

Combinatoire
Ce parcours manquerait toutefois son but s’il n’insistait sur le rôle d’un effet « comique » visé par Jean-Pierre Pincemin dans ses œuvres.
Dès ses débuts, l’artiste fait en effet preuve de nonchalance à l’égard d’une tradition moderniste notamment. De la même manière, la reprise d’œuvres telles que celle de Jean Duvet, graveur français du XVIIe siècle, ou même celle de motifs islamiques ne saurait être appréhendée avec le plus grand sérieux. Le choix fréquent de thématiques « érotiques », le caractère proprement voluptueux de la majorité des toiles ajoutent à cet esprit plutôt rieur.
Pincemin évoque Goya dans les Caprices, ou même Charlie Chaplin : tous deux ordonnent un univers fait d’un nombre restreint d’objets, qui reviennent alternativement dans les gravures ou les scènes. Le mouvement permanent, les permutations constantes d’objets produisent un effet comique parfaitement réussi.
Le peintre n’agit pas autrement : ses réalisations des vingt dernières années fonctionnent selon la reprise constante de motifs anciens, qui sont superposés – « Il y a une femme là-dessous », disait-on dans le Chef-d’œuvre inconnu de Balzac –, ou traités de manières toujours diversifiées, visant non seulement cet effet de mouvement tant recherché, mais l’esprit d’une certaine forme d’absurde fondateur.
Marion Daniel


[1] Rosalind Krauss, L’Originalité de l’avant-garde et autres mythes modernistes, Macula, 1993.
[2] Francis Ponge, « Matière et Mémoire », in Le Peintre à l’étude, Œuvres complètes I, Bibliothèque de la Pléiade, 1999, p. 118-119.

lundi 23 juillet 2012

Laurence Papouin, Objets suspendus


Texte paru dans le catalogue Laurence Papouin, Vitry-sur-Seine : Novembre à Vitry, mai 2012.

Une peinture couche sur couche : dans une tradition picturale, c’est ce que Laurence Papouin réalise à l’acrylique sur des supports plastiques. Ces strates sèchent les unes sur les autres puis elle extrait, décolle et détache de leur support ce qui forme une épaisseur de peinture. Une résine, appliquée ensuite, lui permet de donner à ces matières qu’elle suspend à un point d’accroche une allure moins figée, en insistant davantage sur les plis qu’elle peut modeler. Sans l’utilisation de la résine, la peinture adopterait la forme que lui impose son propre poids. Elle se comporterait comme une forme molle que l’on aurait suspendue et qui s’affaisserait pli par pli à partir de son point d’attache. À cette forme donnée par les propriétés du support, l’artiste impulse un mouvement, une tension. Dans ses premières œuvres, elle cherche à peindre en débordant du cadre. Puis, très vite, c’est le support lui-même qui se transforme. La peinture, laissée seule, devient matière à façonner, à travailler, à sculpter. Une peinture couche sur couche : c’est aussi ce qui arrête le regard de Poussin et Porbus devant l’œuvre de Frenhofer dans Le chef-d’œuvre inconnu. Une peau de peinture, si incarnée que Porbus s’écrie : « Il y a une femme là-dessous ». Il y a une peau de peinture et il y a un corps. Laurence Papouin réalise des peaux, des tissus qui s’affaissent – des corps qui tombent – qu’elle travaille comme une matière. Elle y ajoute des motifs de nappes, de drapeaux ou de matières minérales, auxquels elle donne un aspect brillant, coloré, attrayant.
En voyant pour la première fois ces Peintures suspendues, j’ai repensé à Jim Dine et aux objets peints qu’il réalise dans les années 1960. Des travaux qui mobilisent tout autant la matière picturale que la mémoire. Ses objets (un costume par exemple) sont comme des fantômes de corps, des éléments qui marquent tout à la fois une absence et une présence profondément physique. Depuis près de dix ans, Laurence Papouin imprime elle aussi des traces, des marques. Ainsi dans les Coups de poing, des volumes d’acrylique qu’elle déforme et dans lesquels elle semble marquer comme des empreintes de gestes. Ses peintures parlent de corps. Elle transfère la souplesse de tissus malléables à la peinture mêlée à de la résine à laquelle elle fait prendre forme en quelques minutes, le temps que la matière sèche. Elle opère ainsi une translation de l’objet à la peinture, donnant à voir ce qui reste d’une peinture une fois qu’on lui a retiré tout support de tableau. La peinture chez Laurence Papouin n’est pas réduite à son support ; elle devient son propre support. Dans ses pièces toutes récentes, l’artiste dispose sur des barres de métal plusieurs Peintures suspendues placées côte à côte. Ainsi démultipliées, celles-ci regagnent réellement un statut d’objet. Francis Ponge dit qu’« il nous faut (…) choisir des objets véritables, objectant indéfiniment à nos désirs », qui soient « comme nos spectateurs, nos juges[1] ». En s’approchant de plus près de ces peintures, on s’aperçoit que ces matières brillantes, séduisantes, sont peintes sur leur tranche d’un liseré blanc. Comme si elles se figeaient dans le plâtre. Ainsi réifiée, détournée, singée, la peinture est suspendue avec humour au poids de notre imaginaire.

Marion Daniel



[1] Francis Ponge, « L’objet, c’est la poétique ». Texte paru pour la première fois dans le catalogue « L’objet », exposition organisée par François Mathey en 1962 au Musée des Arts décoratifs.